Fictions, réflexions, afflictions : blog invisible, émanation officieuse de la Société Protectrice des Auteurs
Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
mercredi 30 novembre 2022
Non ce n'est pas le coeur ni un bout de cerveau. C'est un oeil. Le coeur est un oeil qui perçoit des choses à travers ses propres brumes, qui les fait surgir ou lentement paraître, puis les escamote après les avoir dotées de détails si nets et si purs que la réalité même n'aurait pu les concevoir. Cet oeil contient sa propre lumière et les choses qu'il voit ne projettent pas d'ombre ; elles rayonnent nuit et jour, parfois proches, parfois lointaines, laborieusement absentes.
C'est par cet oeil que tu m'es apparue. Vêtue et soudainement nue. Inouïe et familière. Comme si mon âme profonde avait vomi un fantôme qui s'était bêtement incarné là, devant moi. J'ai fermé la paupière, tu étais là - l'ai rouverte, tu étais là, sous des atours constamment différents, te détachant de ton propre sexe, comme coupée de ta propre histoire. Sans doute, tu n'étais plus exactement toi-même. Sans doute, tu vis se refléter sur mon regard une silhouette autre que la tienne et dont toi et moi ne connaissons ni le patronyme ni l'origine. Cet être anonyme est le bâtard le plus pur et le plus immaculé : nul ne l'a conçu, nul ne l'a engendré. Il est l'enfant de nos imperfections. Il n'a pas le souvenir du foutre, n'a pas connu de ventre et cependant, il ne peut vivre sans nous.
À mes yeux, ce bâtard est une femme. Aux tiens, un homme. Il se tient là, dans le coin de notre oeil, ne cille pas. Tant qu'il est là, il ne cille pas. S'il vient à mourir, une part non quantifiable de nos yeux respectifs s'éteindra avec lui : elle se vitrifiera, deviendra opaque, aveugle à elle-même, mendiant aux nouveaux avenirs quelque chose qu'elle ne se rappelle pas.
Pour l'heure, ton visage demeure. Il n'est pas la somme de tes traits, de tes mots, pas davantage que le parfum obsédant qui en émane ne provient intégralement d'un flacon. S'il venait à partir, je ne le retrouverai pas sur le plus séduisant des minois car la beauté que mon oeil lui trouve relève d'une éternité parallèle.
Ce visage est légèrement différent de celui que je retrouverai demain. Vivre en moi l'a déformé. A prélevé en toi quelque chose que tu ignores et ignoreras jusqu'à ta mort.
Il est merveilleux de toucher d'aussi près l'étrangeté du monde. T'embrassant, j'embrasse un nouveau genre d'inconnu : l'inconnu qui se trouvait en moi soulève d'un baiser celui que tu portais de ton côté.
Nous voudrions parfois qu'il desserre le poing et nous laisse respirer un peu, mais redoutons plus encore qu'il ne nous lâche pour de bon, tant nous craignons le néant neutre qui pourrait lui succéder ; sa prise, peut-être, gonflait aussi les poumons qu'il vidait.
Je vais désormais rejoindre les songes, mais il est un oeil qui ne se fermera pas.
Dans la nuit de mon âme vigilante, ce grand quelque chose qui te ressemble restera assise, prête à me sourire et à me chuchoter que tu existes.
Saint-Lager, 16.10.22.
samedi 12 novembre 2022
vendredi 11 novembre 2022
mercredi 9 novembre 2022
lundi 24 octobre 2022
jeudi 13 octobre 2022
mardi 11 octobre 2022
dimanche 9 octobre 2022
lundi 3 octobre 2022
mardi 27 septembre 2022
vendredi 16 septembre 2022
Pastiche II, Saint-Lager, 27.08.2022.
samedi 14 mai 2022
samedi 25 septembre 2021
"LA MAISON
DANS LAQUELLE"
de Mariam Petrosyanmercredi 15 septembre 2021
AVÈNEMENT D'UN NOUVEAU RÈGNE
dimanche 5 septembre 2021
NOUVELLE
Juste au bord (stand-up) aka faisons la nique aux algorithmes !!!
Hier il faisait beau et j’ai emmené en voiture trois éditeurs différents. Notre but avoué était : trouver de la littérature. Ils ont cherché dans les taillis. Ils ont soulevé les pierres, secoué la canopée, regardé sous mon capot. Sur le chemin du retour, l’un a dit : « C’est l’époque qui veut ça. »
L’autre : « Nous sommes tous des reflets ». Le troisième : « À partir de maintenant je préférerais être appelée éditeuse plutôt qu’éditrice, dont acte. »
Un chien avait deux queues, l’une à l’endroit attendu, l’autre sur le front. Ses maîtres en ont donc fait un spectacle. L’attraction coûtait dix unités de monnaie volatile. Il y avait du monde autour, pour la lui voir remuer. La moitié disait que c’était un coup monté ; que la première queue était collée. L’autre que c’était sûrement l’effet cocktail boomerang de perturbateurs endocriniens et de certains composants aromatiques. Une troisième moitié, malgré sa soif, voulait porter plainte contre maltraitance. Personne ne contemplait ce spectacle inouï.
Un poète avait pris l’habitude de se servir de mots comme d’une perche pour battre des records de sauts dans le vide que lui seul savait apprécier à leur juste hauteur. Ce qui lui pose le plus de difficultés, c’est de savoir où exactement fixer la barre. Ensuite, il fallait surveiller que, pendant son saut, aucun membre du public ne s’amusât à déplacer le matelas, auquel cas il aurait tôt fait de plonger tête la première dans l’allégorie. Fâcheuse lubie, particulièrement désuète.
Mais comment accorder du crédit à une espèce animale passant près de la moitié de son existence à dormir, mal qui plus est, et accomplissant la plupart de ses gestes dans un état de semi-songe ?
Un couple de jeunes naufragés en haillons débarqua sur une île, encerclé de requins. Les requins ne nageaient pas autour mais y marchaient sur leur nageoire caudale, sautillaient en conversant à voix basse, tout en jetant régulièrement des coups d’œil réprobateurs à ce couple exotique que l’aléa avait réuni. On peinait à entendre ce qui se murmurait parmi les squales et, pourtant, bizarrement, tout le monde ici savait très bien à quoi s’en tenir.
Un soir, quelqu’un ou quelque chose trouva le Parfait Algorithme (PA). Il modélisait le rythme des algues auquel la vérité, après avoir afflué et reflué, venait se réfugier sous les coraux.
Un enfant regardait l’homme. Un homme regardait l’enfant. Méfiez-vous des homonymes.
La première publicité efficace pour les palmiers fut de fait inventée au Bangladesh. Les palmes se révélèrent plus solides qu’on ne l’aurait pensé. Que palmes, troncs, et noix de cocos fussent assemblés ailleurs ne changeait rien à l’affaire. Il faut toujours que certains mégotent, quand on parle d’exotisme.
L’autre jour, un ami me disait qu’une bonne émission de littérature doit à tout prix éviter d’en parler, question d'élégance. Mais il n’a jamais voulu me dire de quoi : parler de quoi bon dieu ? Depuis, nous sommes fâchés à mort, comme ces singes kenyans aux testicules turquoise qui ne peuvent savourer leur fruit à coque qu'après nous avoir tourné le dos.
En safari, un conseil : ne collez PAS le véhicule devant vous! Au cas où l’éléphant charge il faut que l'auto vous précédant puisse reculer. Inutile de regarder dans votre rétroviseur avant d’enclencher la marche arrière. La piste de ce qu’il y a derrière sera toujours plus longue que celle qu’il y a devant. C’est une règle africaine qui trouve beaucoup d’échos chez les occidentaux. Mot de passe : nostalgie.
Un certain Pascal Desjardins aurait inventé la calculette. Depuis l’avènement des supercalculateurs, son buste gémit, solitaire et tronqué, dans les couloirs marbrés de noir d’un grand musée dédié aux anciens arts contemporains.
Aujourd’hui une jeune femme peut très facilement être facile au sein de certaines catégories socio-professionnelles aisées ; c’est pour les hommes qui échouent, que c’est devenu difficile. On se range trop promptement du côté des perdants.
Que vaut une œuvre exposée ? Cela dépend de ce qu’y voit le client. Si la climatisation de la salle roucoule un peu trop, tout s’effondre, tout est à refaire.
J’ai déjà vu ce visage. C’est un composé de trois visages que je connais. J’envisage de confier l’affaire à celui qui le porte. Il doit être averti de toute urgence. Se démarquer absolument de ses modèles. Il serait dommage, pour lui, de passer à côté d’une vie originale.
J’ai inventé un nouveau mot : miel-ancolie. C’est plus gai. On dirait un bonbon aromatisé à la vie ! Déjà écoeurant, cependant.
Personne, je vous dis, n’aimerait être à la place de Claire Chazal ! Personne n’aimerait être au volant de sa BMW bleue quand elle se gare ! Personne n’aimerait pousser son chariot à roulettes brinquebalant dans les rayons d’un supermarché réservé aux petites tailles ! Personne n’aimerait l’essuyer à sa place lors d’une rafale de gastro-entérite ! Personne, je dis bien personne, n’aimerait se promener librement dans ses intestins. Personne ne veut vraiment la connaître ou avoir l’amabilité d'aller ramener son caddie à la place qui était la sienne. Personne ne voudrait élever ses enfants inconnus. Il n’y a pas de place. D’où je suis je n’aperçois aucun parking ; juste une grande étendue vierge de toute connaissance, sans cases ni jetons à rapporter. Nous ne connaissons personne. Dans le charriot, tous les produits se sont gâtés.
Lucien devint résistant après avoir détourné un convoi nazi transportant des noix de coco. Les faits : il plante dans la nuit les coques les plus pourries du convoi ferroviaire sur les herses particulièrement aiguisées d’un Reichskommissariat. L’odeur est insoutenable. Il fuit quand un coup de sifflet retentit. Un mois plus tard, il fait sauter son premier pont au nez d’un blindé. Le jour, il officie dans la défense passive. Il démine les caves d’immeuble ont sont tombés, sans exploser, des obus en forme de suppositoires. C’est ce qu’il dit en riant à son collègue démineur, le meilleur artificier de toute la zone d’occupation nord. Il faut à tout prix plaisanter. Mais il sait, au fond de lui-même, qu’il a quelque chose contre tout ce qui est oblong. Une nuit d’embuscade il déraille ; il introduit de force une balle de Luger P08 dans le conduit rectal d’un officier S-S à moitié mort. Un camarade le voit faire, mais ne dit rien. Il sait que c’est là qu’est la guerre, à l’intérieur de nous-même. Le jour de la Libération, Lucien refuse la croix de guerre à cause de son geste inexplicable. La figure de ce planqué de préfet lui donne de surcroît des envies malsaines. Il est finalement bien content de retourner à la vie civile. Peut-être en février ira-t-il à Rio, pour le carnaval. Mais par pitié, ne lui parlez pas de goudron et des plumes.
Un vieux chat édenté avait fini par domestiquer un rat. Il avait réussi à le convaincre qu’il ne lui ferait aucun mal et le promenait souvent place des Tilleuls, la nuit, quand tous les êtres humains dormaient, bercés par leurs certitudes.
Je lui dis : écoute Paul, je n’écrirai pas ce roman. Il ne me concerne pas. Vas-y, si ça te tente, mais pour moi, c’est niet, désormais je préfère les miettes. Tu comprends un roman c’est un loukoum et l’âge m'a rendu diabétique. Il faut que je surveille ma glycémie, Paul. Ma plume a cristallisé à force d’être trempé dans du sucre. On ne voit même plus quand j’écris. Ça laisse des traces blanches, on dirait du sel alors que je t’assure, je ne ressens plus rien. Même mes personnages font grève. Même toi tu planques un panneau derrière ton dos, tu ne comprends rien à ce que je raconte, tu ne sais pas où te mettre, tu es là, les bras ballants, à attendre une instruction qui ne vient pas. Franchement, Paul ?
À ce titre, M. Sollers est probablement une berline de luxe restée trop longtemps au garage. Quand Roland a voulu la redémarrer, rien ne s’est produit. Un peu de fumée s’est échappé d’un porte-pot d’échappement, et ce gaz mal odorant était bien la seule chose à s’être fait la malle.
Quand hier soir Lucia est venue frapper à ma porte, j’ai fait semblant de ne pas voir que ses collants étaient déchirés. Elle était en larmes, comme la fois précédente. Je lui ai dit de s’asseoir, de boire un thé à la mauve, de tout reprendre à zéro. Mais elle n’a pas bien compris et m’a redit l’histoire que je connaissais déjà. Ce type est un connard. Un enfoiré qui n’en voulait qu’à son cul et moi, en sirotant mon verre de vin, je regardai les marbrures de sa peau à travers le lacis triste de viscose et d’élasthanne.
Coriacité du poil revêche.
C’est très bizarre, quand on y pense, ce Umlaut dont certains groupes de metal (ancien nom : hard röck) coiffent certaines lettres de leur nom. Ça coupe la fluidité de la diction, vous donne un petit côté guerrier, quasi teutonique à l’ensemble. C’est bien trouvé, finalement, cette touche subtile de sidérurgie. On imagine déjà les étincelles jaillissant de la chaîne d’assemblage. Le hurlement des meules. On se croirait quelque part dans la Ruhr, à jouer de la flûte pour des enfants d’usine. On est tout environné d’éclairs, de champs électriques ; on se baignera nu et sans fers, cette nuit, dans la rivière, et le silence de la lune fera rougir de honte les rossignols mécaniques.
Ce qu’il y a de bien, avec les physiciens, c’est qu’ils mesurent même la fournaise du soleil.
On dit que la balle a percuté son thorax à 380 mètres par seconde mais on ne précise jamais la
dose exacte de sang perdu par cet ancien vivant, en centilitres, ni la vitesse réelle à laquelle sa vie l'a quitté. Inconstance des chiffres, partialité des opinions.
En matière de littérature, il est très simple de déceler le manque d’inspiration. Confronté à une page devenue quasi translucide, l’auteur s’invente soudain des personnages écrivains et des histoires de pannes de moteur ou de stérilité, comme si on l'avait inscrit pendant la nuit à une antenne locale du CECOS. Il se met à citer sans cesse. Sa parole, soudain, ne lui appartient plus. Et pourtant. Pourtant il suffirait qu’il s’imamoravagine que ce n’est pas un miroir qu’est devenue sa bonne vieille page, mais que le blanc du Vide Total et Absolu de Tout Ce Qui N’a Pas Encore Été Formulé lui est rentré sauvagement par le blanc des orbites, comme disait Fridruche Nietzche à force de contempler l’abîme.
L’incident est survenu vers 2 heures 18 du matin, sur l’autoroute A7. Un poids lourd appartenant à la société Desjoyaux a pilé et un énorme gorille a jailli du hayon, pour aller entourer de ses biceps amoureux la voiture suivante qui tentait désespérément de faire un écart pour l’éviter (on vous l'avait dit, de ne pas trop la coller, plus personne ne respecte les règles du safari). Il l’a broyée en quelques secondes, mêlant chair et tôle ensemble. Le gorille homicide n’a pas encore été récupéré mais selon un témoin, blotti sur le terre-plein en attendant les secours, le bestiau faisait bien trois mètres de haut. On sous-estime trop souvent la force d’une bête sauvage, a déploré un officier de gendarmerie en se tournant pour tendre le doigt : il y avait pourtant un panneau.
J’étais dans la cage, me tenant aux barreaux, avec cet aileron blanc et massif qui approchait à toute allure. Le gros noir à bord me criait « Down, Down ! » pour que je plonge et regarde Cristobald dans les yeux (de nounours). Mais l'océan au large de Gansbaai était agitée et je ne voyais rien, ni yeux ni gueule ni dents ni gencives ni rien. J’étais si anesthésié par ce que je ne distinguais pas que je crus que j’avais laissé traîner mon bras à l’extérieur, que je l’avais perdu, que Cristobald le juvénile l’avait emporté en passant comme on cueille une mûre à un fouillis de vieilles ronces. C’est ce matin-là, sous les cris et les petits écrans des caméscopes, que j’ai réalisé à quel point l’eau était froide, épais les barreaux, profond mon désespoir, en face de la supériorité mécanique de la vie marine.
Que fait un plongeur ? Il plonge. Que fait un flic ? Il plonge. Que fait un diamantaire qui passe en douce ses gemmes à la frontière ? Il plonge. Tous plongent, en permanence. Avec plus ou moins de bruit et de dextérité, produisant de plus ou moins spectaculaires éclaboussures. Qui reste alors pour les mesurer, en surface ? Le physicien ? Le poète ? Le romancier n’a pas encore inventé sa première phrase qu’elle est redevenue étale. Une bonne question, ça : qui mesure, en fin de compte ?
Mallarmé voyait à travers les pages. Baudelaire époussetait chaque poussière de corps sur la couverture d’un livre. Faulkner l’inspectait sous toutes les coutures avant de le balancer par la fenêtre en espérant qu’il tombât sur la tête d’un personnage historique. Certains, comme Artaud, s’en faisait des chapeaux et déféquait à l'intérieur, sans trop y croire. Céline, mégot au coin des lèvres, les regardait faire en tripotant le bouton de sa gabardine. Sartre et Beauvoir, côté jardin, discutaient sur des chaises longues, sans prêter foi à ce que leur racontaient Camus et Malraux. À genoux dans l’herbe, Beckett cherchait la petite bête avec une loupe cassée. Rabelais et Scarron se lançaient en hurlant des bouses dans le pré d'à côté. L’une frôla l’épaule de Cervantès, à dada sur sa balancelle. Proust, élégant, immobile, leva les yeux au ciel. Dehors, garés dans la rue dans une vieille Ford toute déglinguée, Thomas Pynchon et David Foster Wallace patientaient en écoutant d’une oreille religieuse la pop sirupeuse déborder de l’autoradio. Sur la banquette arrière, les corps de Ken Kesey et Jack Kerouac gisaient dans une flaque de sang et de vomi. Plus loin, au carrefour, un dénommé Alan Moore, déguisé en gendarme des mystères, faisait la circulation et régentait le trafic des esprits à coup de baguette magique. Les âmes olympiennes de Browning et de William Blake s’entrecroisèrent juste sous son nez, faisant frémir les poils hispides de sa barbe, puis disparurent. En embuscade, les lunettes de travers, William Tanner Vollmann, qui avait assisté à la scène, prenait des notes en reniflant, flanqué d’une bande de potes sous sédation parmi lesquels figuraient Denis Johnson et le golfeur Toby Olson. Une créature borgne qui avait pour nom Jim Harrisson tenta de les arracher à leur stupeur : il leur vanta un troquet fameux donnant sur une rivière, celle-là même où Brautigan avait pêché ses truites et Hunter Thompson son grand requin hilare. Assis sur une branche, ses plantes de pieds nus ridant joyeusement l’onde, Tom Robbins roulait une cigarette rose tandis qu’un grand échalas habillé en moine sciait la base du tronc après en avoir calculé de tête la circonférence. Vu qu’il s’agissait de Richard Powers, nul ne risquait rien : c’était un humaniste. De toute façon, l’eau, à cet endroit, était peu profonde – le vieux lieutenant Gracq en avait maintes fois arpenté les rivages, avec le fil à plomb lacunaire que lui avait légué Kafka, autre expert en labyrinthe lacustre. Attiré par sa rumeur cristalline, Jorge Luis Borges s’approcha et, du bout de sa canne, constata que ce n’était pas totalement le même homme que lui renvoyait son reflet. À moins qu'il ne soit trompé de rivière. Au loin, planqué derrière les buissons, un garçon grassouillet et fortuné appelé King, coiffé d’une couronne de sucre candi, épiait ces gentlemen en attendant qu’un monstre sacré surgît pour les dévorer. Mais ce qu’un enquêteur à l'imper fatigué, baptisé Bolano, aurait pu lui dire, si on avait osé le lui demander, c’est que le monstre à son tour avait été enterré, tels les 2666 cadavres mal fardés peuplant les sables de Sonora. C’était cette terre, non la rivière, le vrai souci. Le spectre athée de l'ermite de Providence s’était jadis désolé que le sol, sous ces latitudes, était si profond que même les Grands Anciens n’auraient pu en être exhumés. La folie de l’oubli soufflait sur la plaine, écorchant les derniers noms, emportant tous les mythes, créant chaque jour des ornières plus indéchiffrables que les arabesques de Finnegans Wake.
Bref la voiture avec à l’intérieur les éditeurs et l’éditeuse, Mme Dontacte, refusait d’avancer. Ils se plaignaient qu’ils avaient faim mais refusaient de sortir pousser, à cause de la boue car ils n’avaient jamais lu Rabelais ni Scarron et n'aimaient guère être crottés pour si peu. Alors j’ai entrepris de leur raconter une histoire vraie à base de squales. Ils ont prêté l’oreille, croyant que je plaisantais, ou, pire, que ça leur rappelait quelque chose qu’ils avaient lu quelque part. C’est le fameux phénomène du déjà lu, acouphène fréquent au sein de leur corporation. Au lieu de lui dire qu’elle était sexy, ce qu’elle aurait mal pris, je déclarai à l’éditeuse qu’elle me rappelait Claire Chazal au supermarché, ce qui ne parut pas l’agréer davantage. Simone de Beauvoir ? Pour vous, à ce que je vois, rétorqua-t-elle, les femmes sont soit des présentatrices soit des féministes... Vos collants me font juste penser à ceux de Lucia, confessai-je en descendant lui ouvrir la porte. Vu qu'on était arrivé.
O.S.
jeudi 26 août 2021
Et le chiffre indiqué par l’éthique balance sur laquelle nous la pesons
Ribes, mercredi 25 août, 6 : 41.
jeudi 12 août 2021
REPORTAGE
William T. Vollmann :
"Le FBI pensait que j'étais Unabomber !"
![]() |
| William T. Vollman lors d'un test de radiations à son départ de l'aéroport de Fukushima en mars 2011 © William T. Vollmann |
Voilà maintenant plus d’un an que vous vous êtes rendu dans la « zone interdite »
autour de la centrale de Fukushima. Toujours pas d’effets secondaires ?
Aucun, si ce n’est l’envie d’y retourner ! C’est un pays magnifique. Et j’aimerais voir
si les lieux que j’ai visités ont changé depuis l’an dernier, notamment le petit village de
Kawauchi qui venait d’être abandonné très récemment. Je suis hanté par ces visions de plantes
commençant à faner, de bicyclettes abandonnées etc... Je voudrais savoir à quoi Kawauchi
ressemble maintenant, si les gens sont revenus pour essayer de maintenir leurs maisons en
état... Ou si au contraire, c’est devenu une ville fantôme.
Dans Le Livre des Violences, vous mentionnez cette nuit de mai, en 1980, où vous
bloquiez pacifiquement l’entrée de la centrale de Seabrook, dans le New Hampshire. Vous
rapportez que vous et vos amis activistes aviez préféré obéir aux injonctions de la police
et « replier vos banderoles ». Vous les replieriez encore aujourd’hui ?
Je crois que la violence est justifiée pour se préserver soi-même ou les autres dans une
situation de danger imminent. La proportion et la distinction doivent être respectées. Vous avez
à évaluer le nombre de combattants, de civils (le fameux « calcul moral » cher à l’auteur NDR),
et à calculer si l’action violente fera plus de victimes qu’elle n’en sauvera. Un des mots clés
avec Fukushima est «imminence». Mais j’ai compris qu’il fallait créer un concept
d’imminence scientifique. Mais même quelqu’un qui possède comme moi quelques bases
universitaires en physique, et a étudié un peu l’énergie nucléaire lors de séminaires, je suis
toujours ignorant. Je ne sais pas. Et quelqu’un qui ne sait pas n’a pas le droit de commettre une
action violente. Y compris lors d’actions non violentes, il doit y avoir un but. Sinon, c’est du
théâtre. Or il me semble que le seul but d’un Japonais, ou de tout représentant de l’espèce
humaine, est de combiner sécurité et confort de vie minimum. Si les gens sont devenus
dépendants à l’énergie nucléaire, ou à toute sorte d’énergie, c’est parce qu’ils tiennent à leur
qualité de vie, et une fois que cette dépendance s’est installée, jusqu’à l’architecture et le design
des villes sont basés sur elle. Au Texas, vous avez à grimper dans votre voiture et accomplir
une certaine distance pour vous rendre à l’épicerie. Sans essence, ou climatisation dans votre
maison, ce sera plus dur pour vous que pour quelqu’un d’il y a trois cents ans dont l’habitation
était peut-être isolée avec de l’herbe, et qui pouvait faire pousser de la nourriture dans son
jardin...
Nous ne serions pas assez « libres » pour envisager une action violente ?
Assurément. Et une action violente pourrait être mauvaise. Elle le semble en tout cas
aujourd’hui car j’ignore où est le criminel. Tepco l’est sans doute en partie même si cette firme
a probablement fait ce qu’elle a pu face à un tsunami d’une telle magnitude : elle a bien sûr
menti, dissimulé la vérité, mais c’est ce que nous faisons tous ! (rires) Bref, ils ne sont pas pires
que nous !
Dépendance à l’énergie, docilité des populations, pauvreté, violence : vous aimez
vous mesurer à la fatalité...
Nous savons que tout est voué à l’échec. Le soleil est condamné. Nos vies sont
condamnées. Il est normal de le craindre. Mais non de laisser ce sentiment nous gâcher la vie,
parce que nous n’y pouvons rien. Nous devons décider comment nous souhaitons vivre et
comment nous souhaitons mourir. Nous ne pouvons prévoir le tsunami : un autre pourrait très
bien survenir en France, d’ici à cinq ans. Inutile de se rendre malade. Mais nous pouvons en
revanche agir pour ce qui se passera dans cinquante ans. Voulons-nous tant de centrales
nucléaires ici, en France ? Si oui, comment les rendre plus sûres ? Dans le cas contraire,
comment comptons-nous vivre sans elles ? Voulons-nous couper la climatisation, trouver de
nouvelles ressources ? Ce sont des questions que nous devons nous poser, sans nous laisser trop
envahir par la peur.
Une question idiote : pourquoi votre livre sur Fukushima est-il si court ? Le
stoïcisme des gens que vous avez rencontrés là-bas vous a coupé le sifflet ?
(rires) Quand les responsables de cette publication m’ont envoyé là-bas, ils m’ont
rappelé qu’ils étaient une revue en ligne. Et je pensais devoir écrire un article. J’en ai alors écrit
un long. Mais ils m’ont dit que c’était un livre et non un article. Un soi-disant livre qui a été
traduit en japonais, en français, italien... mais que j’imagine toujours comme étant le chapitre
d’un livre que je veux écrire autour de l’idée de « foyer ». Un autre chapitre est un article que
j’ai écrit sur certains SDF de Sacramento avec lesquels j’ai vécu plusieurs mois, près d’une
rivière... Il y a quelques années, j’étais au Kurdistan pour écrire sur le PKK et sur tous ces
groupes d’insurgés qui se battent pour leur patrie, leur homeland. Peut-être vais-je aller en Israël
ou en Syrie, afin d’écrire de nouveaux chapitres...
Vous n’en ferez pas un roman ?
Je ne crois pas. Car tout ce que vous lisez dans ce truc sur Fukushima est vrai.
Probablement pas, donc. Peut-être un jour écrirai-je un jour un roman sur un de ces incidents.
La fiction peut constituer un moyen d’affronter ce qu’on ne peut changer : quand
décidez-vous de faire ou non de tel sujet un roman ?
À mes yeux, il y a deux types de romans. Le premier s’apparente à ce que faisait
Lautréamont, où tout ne vient que de vos fantasmes et de votre désir d’écrire des phrases, et
pour ça, vous n’avez pas besoin de la réalité ; vous pouvez l’écrire depuis une chambre noire.
L’autre type est une représentation de ce que vous ignorez et essayez d’apprendre. La plupart
des romans que je suis en train d’écrire ces jours-ci relève du second genre... Pour ceux-là,
vous devez d’abord faire du journalisme. Quand vous me posez des questions, vous essayez
d’apprendre ce que je vais vous dire, mais si ensuite vous préférez faire de moi un personnage
de gros Américain vieillissant aux yeux un peu de traviole, pourquoi pas ? A l’heure qu’il est,
je ne serais pas capable d’écrire un roman sur Fukushima. Même pas une nouvelle – enfin peut-
être pas. Parce que je n’en sais pas encore suffisamment pour nourrir mon imagination. Mais si
je devais écrire un roman sur des immigrants illégaux mexicains qui tentent de traverser la
frontière, j’en serai capable, alors qu’avant je ne pouvais pas non plus – Imperial, c’était le
travail d’un journaliste. Vous devez absorber, regarder toutes ces choses, avant de pouvoir le
faire. J’écris en ce moment des histoires de fantômes. Certaines d’entre elles se passent à
Trieste, en Italie, d’où je reviens. J’y étais allé il y a trois ans. Trois semaines durant, j’ai essayé
de noter des tas de détails : voilà à quoi le crépuscule ressemble dans cette ville, comment la
lumière traverse le théâtre romain de l’Arco de Ricardo (à Trieste NDR), comment sonne le
chant des oiseaux, quels costumes portaient les habitants de 1750, grâce à ce musée : je peux
désormais m’en servir comme outils, mais auparavant je ne savais rien de rien, et j’aurais fourni
un mauvais travail.
Quel que soit le genre de roman, vous avez toujours besoin de vous reposer sur un
minimum de connaissances...
Exactement. C’est ma méthode de travail. Si vous voulez écrire une pièce de théâtre Nô,
ce n’est pas nécessaire. Mais partons d’une situation fondamentale. Un père chasse son fils, qui
se met à parcourir le monde, avant de le retrouver à la fin... L’action se situe à Trieste. Tout est
très simplifié et très stylisé, et cela pourrait très bien se dérouler n’importe où, et même sur la
scène d’un théâtre. Et pourtant, pour l’écrire, il fallait que je sache quels habits le père pouvait
porter.
Que pensez-vous du journalisme gonzo, comme le pratiquait Hunter Thompson ?
Je pense que c’est super ! Mais ce que j’essaie de faire, de mon côté, c’est d’aller sur
place, et de demander à la population locale de m’aider, de me montrer où ils vivent, leur
voisinage, et de ne pas juger. Je veux également être bon avec les gens. Si certains ont besoin
d’argent, si je vois des situations très difficiles, même en étant extérieur, je me dis que je peux
aider. Essayer. Un jour, au Kosovo, je faisais la navette entre les petites villes de Priluvje et
Glavotina, près de Pristina, qui ne faisaient qu’une avant d’être séparée par ethnies. L’une était
serbe, l’autre albanaise. La partie serbe était un peu plus riche. Et les paysans serbes me montraient çà et là des impacts des balles que les Albanais ont tirées sur nos écoles, sur nos
fermes, nous avons peur et ne pouvons plus sortir ! En haut de la colline, à Glavotina, côté
albanais, le village était totalement démoli. Toutes les maisons étaient détruites. Mais tout le
monde me mentait. Les Serbes me disaient, nous sommes tellement en danger, à cause de ces
terroristes albanais : ils me montraient quelques balles, mais il y en avait peu, alors qu’il ne
restait plus rien des habitations albanaises. Ils exagéraient et ils mentaient ! Les Albanais, eux,
me disaient, en me montrant les balles, que les Serbes avaient tiré sur eux le jour même. Mais
quand vous tirez, les balles partent et les cartouches tombent juste à vos pieds. Celles qu’ils
ramassaient pour me montrer, c’était donc celles qu’ils avaient tirées, eux. Les deux camps
mentaient ! Quand j’interrogeai un médecin serbe sur la raison pour laquelle ces populations
étaient incapables de se parler, et s’il ne pouvait pas trouver quelqu’un pour écrire une lettre
que je pourrais le leur remettre parce que j’étais journaliste et que je faisais la navette entre les
deux villes, le médecin me dit que cela lui était impossible, mais que je pouvais leur adresser
ses sympathies, de sa part, et de leur dire qu’il irait à leur rencontre s’ils le souhaitaient. Quand
je revins à Glavotina, les Albanais me dirent que ce médecin était un terroriste qui voulait leur
trancher la gorge jusqu’à ce qu’un des hommes admette qu’en fait c’était un homme très bien,
mais qu’ils devaient dire ça en public pour ne pas subir de représailles. J’ai compris que c’était
sans espoir, mais au moins j’avais essayé. Je pense que c’est du devoir d’un journaliste.
De ne pas s’ingérer ?
D’essayer d’aider le plus de monde possible. A Sarajevo, en 1992, lors du siège, il n’y
avait bien sûr pas de mails, alors j’avais proposé aux habitants de poster à leur place leurs lettres
à Belgrade. Quand j’étais revenu à Glavotina pour leur expliquer comment la vie était à Priluvje
et ce que leurs voisins serbes avaient dit sur eux, puis retourné à Priluvje pour leur décrire
comment était Glavotina, ça n’avait pas suffi, mais au moins j’avais essayé. Je ne suis peut-être
pas assez cynique pour faire du gonzo. Je préfère l’être avec les multinationales ou le
gouvernement !
Ce besoin d’aider parcourt toute votre œuvre... Même si vous n’aimez pas ce que les
missionnaires ont fait par le passé, vous arrive-t-il de vous sentir « en mission » ?
En mission d’aider les gens, mais pas de changer leur façon de penser. Gandhi a dit un jour quelque chose que j’aime beaucoup : qu’il fallait traiter les petites gens, les populations
vulnérables, avec un petit supplément de respect, et les puissants et les riches avec un petit peu
moins de respect (rires). C’est un traitement que je réserve aux services de sécurité des
aéroports : eux, je ne les aime pas ! Levez les mains ! J’écris actuellement une histoire sur la
notion de vie privée. Aux Etats-Unis existe ce qu’on appelle la « liberté d’information ». J’ai
interrogé le fichier que le FBI avait sur moi, et j’en ai obtenu juste une partie – le FBI en possède
un sur chaque citoyen, mais on ne sait jamais s’il va contenir deux mots ou dix mille pages. Le
mien en comptait plusieurs centaines. Et qu’est-ce que vous pensez que la Sûreté dirait sur
vous ?
Ce serait marrant de le savoir !
Ils pensaient que j’étais l’Unabomber. Ils avaient probablement des milliers de suspects,
mais il me considérait comme un suspect important. J’ai adoré lire leurs idioties, j’avais
l’impression de lire un comic book! Je n’en peux plus d’attendre la suite !
Avez-vous reçu des nouvelles de Sukanja, la Thaïlandaise de 14 ans que vous
avez arrachée aux mains d’un proxénète à Bangkok, comme vous le racontez dans Le Roi
de l’Opium ?
Pendant longtemps je n’en ai eu aucune. Mais j’ai su récemment qu’elle s’était mariée
et qu’elle avait des enfants. Je pense qu’elle s’en sort. Si elle est retournée à la prostitution, ce
sera son choix. En tout cas, j’ai eu beaucoup de plaisir à l’enlever ! Surtout à entendre son
maquereau me crier au bout du fil : « Où est la fille ? Où est la fille ? » (rires).
Dans ce livre, qui faisait initialement partie du Livre des violences, vous dites que
vous étiez en train de lire L’Idiot de Dostoïevski. Que vous inspire le personnage du Prince
Mychkine, sa candeur christique ?
Quel livre magnifique n’est-ce pas ? Je pense effectivement que nous vivons dans un
monde qui manque beaucoup de sincérité. De candeur. A partir du moment où vous usez de
cette candeur, ou essayez d’en suivre le chemin, vous devenez plus libre mais vous devenez
aussi vulnérable. Les gens se sentent désolés pour vous. Ils pensent que vous êtes un idiot ! La
raison pour laquelle les gens sont si peu sincères, est qu’ils veulent se protéger. Quand vous
l’êtes, vous donnez aux autres des informations sur vous. Cela demande de la préparation.
On rejoint l’important substrat biblique qu’on trouve dans La Famille royale, où
« la Reine des putes » figure une sorte de Marie-Madeleine, et Henry, le personnage
principal, un homme qui tente de se rédimer, lui ainsi que les âmes perdues qu’il croise
sur sa route...
Oh que oui ! C’est un grand rêve. Et un espoir. Mais, dans le livre, tout le monde chute.
La Reine est une figure christique. Mais tout le monde la trahit. Les autres prostituées, qui
refusent de la soutenir. Henry aussi. A la fin, il n’est pas assez fort. Certains trahissent par
faiblesse, d’autres par égoïsme, ou parce qu’ils sont emplis de haine. Cela se passe toujours de
cette façon. La vie est instable. Quel que soit la bonne action que nous ayons entreprise, nous
disparaissons, tout comme ce qui est mauvais.
Vous y citez la définition, en épigraphe, qu’Emerson donne de l’héroïsme:
« Adhérez à vos propres actes, et félicitez-vous d’avoir accompli quelque chose d’étrange
et d’extravagant, et brisé ainsi la monotonie d’une époque bienséante ». C’est ce que vous
avez ressenti ?
Bien sûr ! Quelque chose de marrant et d’un peu effrayant, aussi... Comme quand j’ai
reçu la première partie de mon fichier FBI : l’essentiel était rédigé, mais pas tout. La CIA, elle,
ne voulait rien me donner, et j’ai donc décidé de poursuivre ces deux organismes pour en obtenir
plus. J’ai alors éprouvé de la peur, et un sentiment de solitude. Je bravais le gouvernement.
Mais d’un autre côté, c’était drôle aussi de voir ce qui allait pouvoir en sortir. Selon la loi
américaine, vous devez d’abord former un appel. S’ils ne répondent pas à cet appel avant trente
jours, des responsables de ces organisations doivent alors comparaître avant tout jugement et
expliquer pourquoi ils ne veulent pas accéder à votre requête. Je ne sais pas si la démarche
aboutira, mais elle aura au moins contribué à « briser la monotonie d’une époque bienséante » !
Vous travaillez toujours sur ce roman sur les transgenres ?
Toujours. Quand j’étais au Japon, je me suis rendu dans ce lieu singulier, où des hommes
paient pour être maquillés comme des femmes. C’est dans un studio vraiment très discret,
réservé aux riches, et où on vous fixe un rendez-vous. C’est un peu comme aller voir une
prostituée. Deux heures coûtent entre 600 et 700 euros. La jeune femme qui s’en occupe
s’assure que les hommes viennent seuls. Elle maquille des vedettes de la télé, et elle est très
habile. L’homme se regarde dans le miroir, elle lui propose du thé, ou du café. Il reste assis là
un moment, puis se laisse démaquiller, prend une douche, se rhabille et rentre chez lui. Il peut
y avoir des motivations très différentes à ce genre de comportement. Certains présentent une
auto-gynophilie : ils sont attirés par eux-mêmes en tant que personne du sexe opposé et
s’imaginent femmes pour être excités. C’est le cas de certains travestis. D’autres, transsexuels,
pensent qu’ils sont dans le mauvais corps, ce qui complique encore le choix d’un partenaire. Je
me demandais souvent, à l’époque, pourquoi un homme voudrait devenir une femme et être
une lesbienne : ne serait-ce pas plus simple pour lui de simplement rester un homme et de se
trouver une copine ? Mais je me trompais : car s’ils sont attirés par les femmes, ils n’aiment pas
le corps d’homme dans lequel ils vivent. La plupart d’entre nous ne peuvent comprendre ce
phénomène : nous ne pouvons pas imaginer ne pas aimer notre sexe. Ce serait marrant d’être
un espion de soi-même, en se déguisant.
Ce fut une expérience agréable ?
J’ai bien aimé... Je me demandais à quoi j’allais ressembler ! A une de mes sœurs ? A
une femme de ma connaissance ? Cette personne que je voyais dans ce miroir, avec ces longs
cheveux et tout le reste, je ne l’avais jamais vue de ma vie. Ce n’était pas moi, et pourtant elle
avait mes yeux... C’était très surprenant ! Les comédiens de théâtre savent à quel point un
maquillage peut vous changer, mais pour moi, ce fut un choc.
Aborder le transgenre, c’est encore abolir des frontières, et se donner la chance
d’exercer une empathie maximale...
C’est aussi beaucoup d’humiliation, pour nombre d’entre eux ! Certains disent que le
genre sexuel est aussi une classe sociale, et que malgré l’apparente égalité des sexes, quand une
femme met un vêtement d’homme, tout le monde s’en moque un peu aujourd’hui : parce que
chacun veut passer dans une classe supérieure. Mais quand un homme s’habille en femme, il se
dégrade lui-même. Je ne sais pas si c’est vrai. Comme homme, nous n’avons pas à nous soucier
trop de notre apparence, si je grossis un peu, ou si je ne me rase pas, je serais à peu près traité
comme avant. Là où une femme socialisée est constamment appelée à maintenir son apparence.
Devenir une femme, pour un homme, c’est beaucoup de boulot ! Il pense : je me suis regardé
dans la glace il y a deux heures, pourquoi devrais-je recommencer ? Ce que la femme fait toutes
les deux minutes, avec la régularité d’une horloge. J’expliquais un jour à une de mes amie
femmes qu’elle avait beaucoup plus de pouvoir que nous, parce que les hommes la regardaient
tout le temps, et faisaient tout pour coucher avec elle... Elle m’a répondu : ce n’est pas
exactement comme ça que ça se passe, car quand nous avons vingt ans, nous ne savons pas que
nous avons ce pouvoir, nous sommes toujours à nous demander quand notre talon va casser, ou
notre mascara se mettre à couler, et quand nous le savons enfin, plus personne ne nous regarde !
Scène tirée du Grand Partout : vous êtes assis dans le wagon d’un train de
marchandise, et apercevez au loin un petit garçon et sa petite soeur qui s’apprêtent à se
baigner dans une piscine gonflable, et éprouvez une « empathie radieuse, presque vierge
de toute tristesse ». Ne serait-ce pas ce lieu-ci, votre grand partout, ou votre grand nulle
part ? L’endroit auquel vous reviendrez toujours ?
C’est un des nombreux partout et nulle part, bien sûr. C’était une scène très ordinaire,
du quotidien, mais je l’ai vue en passant, en regardant en contrebas, alors qu’on roulait. Je n’ai
jamais su qui ils étaient, je n’ai jamais cherché à les voir, et le train tout autour était très chaud,
très bruyant et sale, et les voilà qui surgissent, très propres sur ce petit carré de pelouse. C’est
pourquoi « chevaucher les train » est si grandiose, parce qu’où vous vous trouvez ne compte
plus, et de là tout endroit peut devenir spécial, ou prendre la forme d’un paradis (silence). De
regarder ces enfants s’amuser, et de savoir que je n’allais plus jamais les revoir était une chose
magnifique, mais elle me rappelait aussi que ma propre vie était en train de passer. Lisant
L’Adieu aux armes d’Hemingway, je me suis toujours demandé s’il était vraiment possible de
grimper dans un train de marchandises en Italie, comme le fait le héros pour déserter l’armée...
Ceux que j’ai vus aujourd’hui en Italie sont tous fermés, comme des containers, et munis d’une
toute petite plateforme. Aux Etats-Unis aussi, ça devient de plus en plus difficile, mais les
convois possèdent souvent un wagon avec une plateforme où vous pouvez vous allonger et vous
reposer.
Pourriez-vous me donner quelques dates importantes de votre vie ?
Bien sûr ! En 1982, quand je suis allé pour la première fois en Afghanistan. C’était aussi
la première fois que je me rendais en zone de guerre. C’était très intéressant, très difficile. C’est
sans doute la date la plus importante. Je ne suis devenu vraiment journaliste, en étant rémunéré
pour mon travail, que bien plus tard - en Afghanistan, j’étais allé avec mes propres deniers -,
quand je suis allé au pôle Nord pour la revue Esquire. Mon roman Les Fusils en résulte en
partie.
C’est là que vous avez perdu vos sourcils ?
(rires) Finalement, un des deux s’est remis à pousser un petit bout ! C’est dommage,
parce que j’aimais bien ne pas avoir de sourcils du tout ! De toute façon, ce n’est pas si grave.
Un jour je suis allé à Nairobi, pour écrire une histoire sur la Somalie. La nuit, ce
n’était pas très sûr pour moi qui étais tout seul, mais même le jour, c’était assez difficile. J’avais rencontré
dans un bus une fille dont un voleur avait coupé un doigt pour avoir son alliance : il lui avait dit de
l’enlever, mais elle n’avait pas réussi alors il s’est impatienté et il le lui a tranché !
© Olivier Saison. Version intégrale de l'entretien publié dans Le Magazine littéraire de juillet-août 2012.










