Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

mercredi 15 juillet 2026

Loque forte

Je suis une loque forte. Mutilé je fais jouir les femmes, je les amène par la main comme des enfants au bord de ma douleur et c'est là qu'elles couchent, je suis juste gentil avec les inconnus par la parole comme par le lit - ces amoureuses. Je fais plaisir malgré une pièce manquante. Je suis en phase avec le monde qui penche mais cette paix, agréable, étonne parfois. Tiens - debout malgré les béquilles qui tremblent et ne rompent toujours pas : je suis une loque forte. Nul ne peut me chercher querelle car je ne connais plus la querelle. Je ne connais plus la guerre et ne la perçoit plus. L'au-delà, semble-t-il, m'est acquis et me suit en permanence. La mort est une amie, et la vie aussi, qui déjeunent ensemble dans mon salon en échangeant des politesses. Avec ta disparition à mes côtés, la peur agonise, la colère s'éteint et l'empathie circule. Il me semble tout comprendre car je n'espère plus rien, je suis en phase avec la finitude, ce qui n'exclut même pas l'ambition. Un beau matin, quelque temps après la mutilation, vous vous réveillez et vous aimez le monde et entendez ses faiblesses, qui sont aussi les vôtres, les siennes, les leurs. Est-ce une forme nouvelle de bonheur ou seulement de l'abnégation ? C'est une petite question et jusqu'aux grandes se sont évanouies prises de vertige devant les tunnels qui vous ont creusé. Je m'étonne de plus en plus car mes défauts et mes vices ont l'air de s'estomper. La morale s'envole en me voyant. Ne demeure plus que ce dysfonctionnement léger au y exotique, réduit à une lettre comme chacune de mes envies, principes, théories ; je fais tout pour respecter des lois qui m'honorent malgré moi. L'harmonie n'est pas histoire de métaphysique mais de tolérance lente à son propre martyr, la littérature était-elle un leurre ? Oasis asséchée ! Tout semble désormais si transparent, il n'y a plus de mare opaque, mais de grands lacs simples où je trempe les pieds pour me rafraîchir. Surface où je nage à jamais sans effort ni économie. En moi l'os du centre s'est brisé : avec lui cet angle pointu qui nous faisait nous cogner aux mobiliers inconnus des existences possibles. Ce n'est pas une indifférence, c'est l'absence de différence. Je suis nivelé, passé de la flaque à l'océan et du soleil ardent à la lune qui uniformise les ombres. Je ne retire plus rien aux autres, ni ne me livre sans compter car il n'y a plus de chiffres, le décompte s'est coincé. Le chronomètre s'agenouille et, coureur de fond parmi des sprinters épars, je hisse moi-même les voiles et deviens le vent qui les fait gonfler. La dure nature m'a accepté, elle n'a plus rien à me reprendre et j'erre heureux parmi les vivants et les fantômes, glanant les plaisirs et accueillant les tombes. Je n'ai plus besoin d'ouvrir les bras pour accepter le monde qui penche, plus besoin de rêve ni de secrets, j'offre le mollet à qui voudra le mordre, toujours surpris qu'aucune nouvelle douleur ne s'ajoute. Il est un point après lequel tout semble virgule et ce point, nous ne le souhaiterons à personne. C'est le paradis étrange de ceux qu'on a commencé à tuer et qui ont commencé à mourir. Le modeste éden des loques a dû faire la bise au chaos pour s'apercevoir qu'il souriait et que le désordre était bonté, la destruction acceptation et la vie, qui pour tant d'êtres, feint le combat, agite désormais en me voyant un interminable drapeau blanc. "Repose-toi, petit soldat, cette guerre n'est plus la tienne, et la mort est derrière toi. Qui voudra de ton or ? Ça, je ne le sais pas."

Saint-Lager, le 15.07. 26.