Loque forte
Je suis une loque forte. Mutilé je fais jouir les femmes, suis gentil avec les inconnus par la parole comme par le lit avec les amoureuses. Je fais plaisir malgré ma pièce manquante. Je suis en phase avec le monde mais cette paix, agréable, est parfois étonnante. Tiens debout malgré les béquilles qui tremblent et jamais ne rompent : je suis une loque forte. Nul ne peut me chercher querelle car je ne connais plus la querelle. Ne connais plus la guerre et ne la comprends plus. L'au-delà m'est acquis et me suit en permanence. La mort est une amie, et la vie aussi, qui déjeunent ensemble dans mon salon en échangeant des politesses. Avec ta disparition à mes côtés, la peur agonise, la colère s'éteint et l'empathie me vient. Il me semble tout comprendre car je n'espère plus rien, je suis en phase avec ma finitude, ce qui n'exclut pas l'ambition. Un beau matin, quelque temps après la mutilation, vous vous réveillez et vous aimez le monde et entendez ses faiblesses, qui sont aussi les vôtres. Est-ce le bonheur ou l'abnégation ? C'est une petite question et jusqu'aux grandes se sont évanouies comme prises de vertige devant les abîmes qui vous ont creusé. Je m'étonne moi-même car mes défauts et mes vices s'estompent. La morale s'envole. Ne demeure plus que ce dysfonctionnement léger au y exotique, réduit à 1 lettre comme chacune de mes envies, règles et théories ; je fais tout pour respecter la loi qui m'honore malgré moi. L'harmonie n'est pas histoire de métaphysique mais de tolérance lente à sa propre douleur, la littérature était-elle un leurre ? Tout semble désormais si transparent, il n'y a plus de mare opaque, mais que des grands lacs inouïs où je trempe les pieds juste pour me rafraîchir. Où je nage longtemps sans effort ni économie. En moi l'os s'est brisé : avec lui cet angle pointu qui me faisait me cogner aux mobiliers inconnus des existences possibles. Ce n'est pas une indifférence, c'est l'absence de différence. Je suis passé de la flaque à l'océan et du soleil ardent à la lune qui uniformise les ombres sans les niveler. Je ne retire plus rien aux autres, ni ne me donne sans compter car il n'y a plus de chiffres, le décompte s'est figé. Le chronomètre s'agenouille et, marathonien parmi les sprinters, je hisse moi-même les voiles et deviens le vent qui les fera gonfler. La dure nature m'a accepté, elle n'a plus rien à me reprendre et j'erre heureux parmi les vivants et les fantômes, glanant les plaisirs et accueillant les tombes. Je n'ai plus besoin d'ouvrir les bras pour accepter le monde, plus besoin de rêve ni de secrets, j'offre le mollet à qui voudra le mordre, toujours surpris qu'aucune nouvelle douleur ne s'ajoute. Il est un point après lequel tout semble virgule et ce point, nous ne le souhaiterons à personne. C'est le paradis terrestre de ceux qu'on a commencé à tuer et qui ont commencé à mourir. Le modeste éden des loques a dû faire la bise au chaos pour s'apercevoir qu'il souriait et que le désordre était bonté, la destruction acceptation et la vie, qui pour tant d'êtres, feint le combat, agite désormais en me voyant un interminable drapeau blanc. Repose-toi, petit soldat, cette guerre n'est plus la tienne, et la mort est derrière toi. Qui voudra de ton or ? Ça, je ne le sais pas.
Saint-Lager, le 15.07. 26.