Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

dimanche 8 mars 2026

Vieux poèmes (7) : 

Poésie des plages II

Le sable réunit les langues
Comme la tombe les nationalités
Ô Babel, ô Babylone
C'est désormais à plat que vous vous étendez
Sans projet commun
Ni péché particulier
Qu'attendent-ils tous ces regards assis
Polarisés par l'océan
Quel sursaut de leur apathie
Quel aileron assez doré
Pour fendre le vif argent de leur lassitude ?
Le sable réunit les ennuis
Les langues, les rires
Dénués d'échos et de pesanteurs
Je perçois là-bas la Bouée
Vers laquelle s'orientent ces tournesols
C'est le beignet gras
D'une existence molle
Dépourvue de centre
Flottant à jamais
Dans la friture bouillonnante
D'une réflexivité hydrogénée.

Corse, le 3.08.
 

Vieux poèmes (6) : 

Poésie des plages I

Des hommes cagoulés
Mitraillent en vain l'eau turquoise
Espérant attirer l'attention
De quelques gros poissons,
Des sirènes matoises aux fesses rondes
Que l'âge n'a pas encore écaillées
Fument en ignorant l'azur
Se reflétant sur leurs petits écrans
Partout des hommes à la surface
Se bornent à agiter l'écume
Ignorant autant les bas-fonds
Que cette ligne finale aux bleus duels
Vers laquelle ils avancent
À petits pas comptés, éblouis par le soleil
De leur Soi, songeant déjà
Au sable qu'ils devront épousseter
De leur épiderme splendide
Huilé de cécité

Corse, le 3.08.
 

Vieux poèmes (5)

L'eau du Léthé a séché nos larmes, père.
Il a fallu un enfer pour nous faire connaître les joies du canotage.
Nous plaisantions avec Charon quand, soudain, tu as contesté l'écu que tu lui avais donné.
Il t'avait pourtant trouvé sympathique. Tu l'avais convaincu des vertus du volley, de la sensation du sable des plages de la Manche et de la Mer du Nord. Colérique, il t'a jeté par-dessus bord. Nous ne nous sommes jamais revus.

 

Vieux poèmes (4)

Papa pire 

Il n'y a pas de pire dans la douleur.
L'être est un prisme où le nombre de reflets, plutôt que le noyau, génère de la souffrance.
Il n'y a pas de pire dans une phrase, juste l'ombre, le miroitement, l'arête saillante, à peine tranchante, d'un caillou dérisoire né de la calcification des organes mous.
Il n'y a pas de répit, dans Papa. Pas de trêve au sein d'une phrase. Ni l'un ni l'autre ne sont hermétiques ni tout à fait poreuses. L'eau du sens n'y pénètre que par accident. Il faudrait une tempête, et elle n'arrive jamais. C'est peut-être ce qu'il y a de pire, au fond. Ce recul perpétuel de l'horizon de notre dévastation. Ce qu'il y a de pire, c'est qu'il n'y en a pas.

 

Vieux poèmes (3)

Papa France

C'était une volonté revendiquée d'afficher quelque chose.
L'odeur inventée de la colle à poisson mêlée d'éclats de verre a pris le pas lentement sur les principes.
Cette nostalgie, comme toutes, est apolitique et ne milite qu'en faveur de la persistance du souvenir et de la beauté de ce qui fut un jour tourné vers l'avenir.
Papa passé, paralysé.
Le sarcophage où ont été inhumées mes idées a encore de beaux jours devant lui. Mon drapeau à moi a la blancheur des lâches et le pastel des enfants sages.
Papa France ne s'est jamais dressé et s'est souvent assis sur la chaise parfois fragile que l'Histoire et ses luttes lui tendaient. Le fils n'a pas démérité.
La guerre est faite d'êtres denses et la paix de fougueux velléitaires.
Nous avons ensemble, cher père, bien choisi notre camp.

 

Vieux poèmes (2)

papa peu peu
lointain reflet d'un
homme qui n'était
pas qu'un père
mais
qui n'était pas qu'un
homme
cloison filandreuse des
origines, de liens sans
racines, pointillés épars
et prolongés d'une
lignée silencieuse
papa peu
mais
il peut peu le papa qui peut
c'est le papa plutôt là
qu'ici
un papa là-bas
sans chair ni quantité
Les qualités sont mortes
en premier puis, lui mort,
les défauts
"Ici, une ombre a enfin rejoint
ses congénères !"
Le peu qui le faisait
Le peu qui nous reliait
A finalement suffi
Peu mort, donc, le papa peu
Un peu là, comme d'habitude
Un détail insistant, non
pesant, dans un tableau,
une fresque familiale large
Un coin, un angle, un bord
Un peu vif, un peu mort
Une fixité à jamais quelque part
Un point. Pas un centre.
Pas un cercle.
Quelque chose.
L'embryon d'un bébé phare
La piqûre indélébile
Du poison du remords
L'ombre têtue du beaucoup.
La marque tetracoq, le sceau
informe d'une filiation
Le sang peu mémorable
des sans-verbes
Parle encore tes mots
À travers ma bouche. 

dimanche 1 mars 2026

Vieux poèmes (1)

À ma fille,

J'espère que ma vie n'a pas trop débordé sur la tienne.
J'aurais voulu te préserver une enclave avec le bon ratio d'air afin que tu puisses y évoluer longtemps, toutes ailes déployées, creuser un tunnel à travers mon monde, multiplier les galeries et les échappatoires, te frayer un raccourci vers tout ce que je ne suis pas mais l'enclave des mots a souvent tendance à s'effondrer sur elle-même et à emporter sans un bruit celle qu'on voulait y acheminer. Fuis mon ange, ma chérie, mon émeraude, scintille dans le noir en attendant le coup de pioche qui libérera ton éclat. J'entends déjà les rires et les joies sans mots des travailleurs du monde ; ils approchent. Bientôt ils seront là, je sens déjà leurs souffles différents, le vacarme joyeux de leurs voix étrangères. Miroite, ma belle, crie leur de venir arracher ta beauté au rocher terne et dur de mon être cristallisé.

Apophtegmes (apologie d'un nudisme mental)

Mettons que... 

Si un jeune déliquant affirme qu'il sera mieux en taule, faut-il déplorer le confort des prisons ou l'existence de certains, pire que la cabane ? 

Si l'instinct pousse à se vanter pour exister aux yeux des autres, ne faut-il pas se taire et tenter d'exister sans béquille ? Mieux vaut-il être original, ou son original ?

Vous ne savez que faire à propos du passé... Serait-il moins tompeur de l'inventer, puisque c'est votre vécu qui l'a créé, et non quelque récit reconstitué par votre mélancolie ?

Vous avez fait de votre vie un petit cube, en songeant amèrement aux grands cercles des ouverts d'esprit. Avez-vous bien revérifié les angles ? 

Vous voulez plaire, sans savoir à qui. Sait-on jamais qui est ce qui ? Sait-on jamais ce qu'on veut ? Sait-on vraiment ce que plaire signifie ? C'est juste parfois se prendre pour un neutron.

A-t-on réellement, même en tant que semi-gentil, mesuré notre pouvoir de nuisance ? A-t-on joint toutes nos anciennes rencontres, afin de voir jusqu'où porte notre incidence ?

Est-on sûr qu'il existe une frontière entre les galaxies ?

Quant le canot crève, que le migrant hurle, savons-nous à quel pays nous appartenons ? Dans quel pays nous entrerons ?

Est-on sûr que l'avant n'est pas dans l'après, et vice-versa ? Et si c'est le cas, que reste-t-il, sinon ce qu'il y a entre ?

Qui voit-on dans ce miroir ? Soi-même ? Un reflet ?

 

Saint-Lager, 1.03.2026