Richard Powers : "Avant, j'avais plutôt tendance à croire qu'il y avait des secrets enfouis dans mon génome"...
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© Photographie de Jimmy Kets / The Telegraph |
En 2008, la revue
américaine GQ vous payait le
séquençage total de votre génome. Que cherchiez-vous à découvrir ?
Je suis la neuvième personne au
monde à avoir eu mon génome intégralement séquencé. Le magazine qui m’a employé
était très intéressé par l’aspect commercial de ce phénomène - des entreprises
proposant à des particuliers ce type de service, non pas à des fins médicales, mais
seulement informatives. Voilà à quoi je me suis engagé, quel que soit ce
qu’allait m’apprendre cette expérience et sans savoir si j’aurais de bonnes ou
de mauvaises surprises…
Au final, il s’est avéré que
vous possédiez le gène du « chercheur de nouveauté » ! Est-ce
cette variation génétique qui a fait de vous l’écrivain que vous êtes ?
L’avoir est en tout cas très
pratique pour un romancier ! L’étude a associé cette variation à un
tempérament qui aurait besoin d’une grand nombre d’expériences et de stimulations
pour se sentir bien… J’ignore quel crédit apporter à tout ceci : je pense qu’au
final, toutes ces études génomiques (associant gènes et
maladies NDLR) servent juste à montrer à quel point le déploiement de nos gènes
est incroyablement complexe. Il y a dix ans, je croyais qu’on allait pouvoir
trouver à l’intérieur des gènes de chacun des variations dont on pourrait par
la suite déduire un grand nombre de phénotypes (ensemble des caractères
observables d’un individu NDLR), mais il s’est avéré que c’était beaucoup plus
compliqué que ça, que l’environnement jouait un rôle bien plus grand, tout
comme la façon dont nos 25 000 gènes interagissaient. Bref, ce que vous
possédez comme variations génétiques particulières est moins important que où,
quand, à quelle vitesse et avec quelle fréquence tous ces gènes s’expriment à
tour de rôle dans les différentes parties de votre corps, et ça, c’est une
question à laquelle il beaucoup plus difficile de répondre !
Connaître votre génome n’a
donc pas changé votre vie, ni le regard que vous portiez sur vous-même.
Ça a changé ma façon
d’appréhender le déterminisme génétique. Avant mon séquençage, j’avais plutôt
tendance à croire qu’il y avait des secrets enfouis à l’intérieur de mon génome
et qu’ils pouvaient révéler certaines choses sur moi-même. Mais après, et c’est
la leçon que j’en ai tirée, j’ai eu pris davantage conscience de l’importance
du développement du vécu, où surviennent des faits plus cruciaux que les seuls
gènes qui me constituent… En bref, je suis enclin à accabler moins souvent mon
tempérament et le patrimoine génétique dont j’ai hérité !
Peut-on établir un lien entre
cette expérience et votre roman Generosity ?
Il y en a un. Car j’ai eu cette expérience alors que j’écrivais Generosity, et le livre lui-même relate la découverte supposée
du gène du bonheur. Mon but initial, quand je me suis lancé dans l’écriture de
ce roman, était de raconter ce qui pouvait arriver quand une de ces vastes études
génomiques disent pouvoir prouver que notre tempérament dépend effectivement de
nos combinaisons génétiques. J’avais à l’esprit cette étude de 2003 sur la
découvert du gène de la dépression, qui était alors de loin l’enquête à grande
échelle la plus excitante jamais publiée : selon elle, des personnes qui
possédaient cette variation sur ce gène spécifique présentaient beaucoup plus
de risques de souffrir de dépression que des gens qui ne l’avaient pas. C’était
en résumé l’inverse du gène du bonheur. Mon séquençage m’a rendu beaucoup plus
sceptique quant à la possibilité de déduire de grandes lignes de notre profil
sur la seule base d’un petit nombre de variations génétiques. Generosity parle finalement beaucoup plus de la naïveté du
public envers le déterminisme génétique, que des possibilités réelles qu’a
cette science de prédire à quel point nous pourrions être heureux. Dans cette
société hautement capitalisée qui est la nôtre, il est probable que nous ayons
à envisager davantage le génome comme une série de produits, de solutions
marketings… c’est pourquoi mon roman s’achève en une sorte de satire sur la
façon dont la science se vendra, à l’âge génomique. En fait, quand on m’a fait
mon séquençage, on m’a dit que j’avais dix-huit des vingt-quatre variants qui
déterminent l’obésité…
Je crois pourtant savoir que
vous êtes plutôt mince !
Oui je suis même tout le
contraire d’obèse ! Ça m’a amené à comprendre que ce type d’études allait
peut-être vous dire à quel point vous serez obèse, mais jamais à quel point
vous serez heureux. Au moment où ce roman - finalement très sceptique - allait
être imprimé est paru dans Nature (revue scientifique américaine de référence NDLR), un
nouvel article contredisant la viabilité d’anciennes études portant sur ce gène
de la dépression. Aujourd’hui, même l’étude la plus célèbre est remise en
question. Les gens réalisent que le lien entre cette maladie et cette variation
génétique est beaucoup plus compliqué et problématique qu’on nous l’avait
annoncé !
La génétique ne serait-elle
pas finalement une forme de... fiction ?
Elle l’est ! C’est une fiction
qui, en un sens, capitalise sur différentes choses : la première étant
cette manie persistante qu’a l’humanité à se croire bénie ou maudite, à croire
en la prophétie d’un destin, d’une fatalité qui nous frapperait dès la naissance…
Si vous êtes parents et avez plusieurs enfants, il vous apparaît très
clairement, et assez tôt, que certains d’entre eux vont être plus heureux que
d’autres, et que ça n’a pas grand chose à voir avec des choses que vous auriez
faites ou que vous leur auriez dites… Certains enfants sont juste plus heureux
que d’autres. Dans un deuxième temps, cette croyance en un destin est trop
facilement exploité par la science et par le marché.
Au final, GQ a par
conséquent gaspillé de l’argent.
Non, je ne crois pas… Je pense
que la revue a été finalement très contente de le dépenser ! L’article que
j’ai écrit à la suite de cette expérience les a fortement et durablement
apaisés sur un aspect que tout le monde avait à l’esprit, qui concernait la
vision qu’un grand nombre de personnes avait du monde que nous sommes en train
de créer. Même si cela a peut-être pris un peu à rebrousse-poil le type
d’histoires qu’on voulait nous raconter à propos de ce nouveau monde. Mais bien
sûr je ne peux pas parler au nom de ce magazine ! Ni dire que cette expérience
m’a permis d’obtenir des informations précises…
Au moins pouvez-vous vous
féliciter de ne pas avoir dépensé votre
argent !
Oui ! Mais bizarrement, je
suis plus heureux maintenant que mon génome a été séquencé. Parce que je suis à
présent convaincu que ma faculté à jouir de ma nature propre et de mon
existence sur Terre n’est pas entièrement édictée par ce qui se trouve à
l’intérieur de mes gènes.
C’est un message plutôt
optimiste, non ?
En partie alors, car d’un autre
côté je ne pense pas que je puisse changer profondément mon aptitude à être
enjoué, ou dans de bonnes dispositions… Mais là n’est pas l’important : je
ne pense pas que nous voulons être heureux, je pense que nous voulons que notre
vie ait un sens. Et ça, ça relève de notre propre volonté. Que nous soyons plus
ou moins heureux, tout ce que nous voulons, c’est que notre histoire ait un peu
plus de sens qu’elle n’en avait auparavant. Sur ce point, je suppose que vous
avez raison. Ma façon de concevoir un échappatoire au déterminisme génétique
est optimiste. Nous nous réservons le droit de donner un sens à notre vie.
Dans vos romans, vous semblez
obsédé par l’histoire, la technologie et la musique. La technologie est-elle
pour vous une façon d’échapper au passé ?
C’est compliqué. Je pense que la
technologie traduit la soif qu’ont les hommes de se sentir en sécurité dans le
monde. Les choses que nous avons créées sont des protections dressées par nos
craintes et nos espoirs. Pour échapper au passé, nous avons construit des
machines qui ont amélioré notre capacité à vivre dans le présent. Ce désir
d’échapper au passé s’est, je crois, combiné à d’autres désirs : le désir
de nous libérer du temps, de rendre nos corps et nos esprits moins vulnérables
aux caprices de la nature…
Vous ne séparez pas la
technologie de la condition humaine…
Je pense que la technologie que
nous avons créée est la projection de ce que nous sommes. Nous avons choisi
quelles machines nous sont utiles et souhaitables. J’ai tendance à voir tout ce
que nous avons bâti comme autant d’artefacts qui révèlent notre propre
psychisme. Pour moi il n’y a pas de séparation profonde entre technologie et
humanité. La technologie est comme l’art : c’est la mémoire de ce que nous
sommes et tentons de réaliser dans le monde. Les machines ne se sont pas
imposées à nous ! Elles nous incorporent, nous prolongent – elles sont
nous.
Vous semblez en revanche plus
pessimiste sur les leçons que nous pouvons tirer du passé…
Je suis d’accord. Nous avons toujours utilisé la technologie
pour modifier le monde matériel qui nous environne… Nous pouvons ainsi changer
jusqu’à un certain point son influence sur notre vie, et vivons maintenant
comme des dieux, comparé à ce que les individus pouvaient obtenir du monde il y
a un millénaire. Nous avons grandement accru notre capacité à imposer les
conditions dans lesquelles nous voulions vivre, mais nous ne sommes pas
parvenus à échapper aux horreurs de nos ténèbres intérieures : l’ombre du
passé est toujours en nous. Nous avons cet héritage et nous continuons de
commettre les erreurs violentes et sanglantes que nous avons toujours commises
au cours de notre Histoire. En ce sens, la technologie ne nous a pas affranchis
de nos démons.
Un avertissement orne
la façade du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon :
« Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre ». Partagez-vous ce point de vue ?
Oui bien sûr. C’est une formule
percutante, qui reflète bien la myopie dont souffrent les humains, leur
instinct de la répétition. Quand je suis d’humeur pessimiste, j’irais même plus
loin : même ceux qui se rappellent le passé sont condamnés à le revivre.
Le passé a déjà rendu compte de nos limites en tant qu’individus et membres
d’une même espèce : la vitesse à laquelle nous avons modifié notre
manière d’interférer avec le monde ou de contrôler le temps et l’espace… cette
vitesse est si supérieure à celle avec laquelle nous mûrissons, socialement et
institutionnellement… et la vitesse à laquelle nous évoluons socialement est à
son tour si supérieure à celle à laquelle nous évoluons biologiquement :
dans les faits, nous avons le même cerveau et le même corps que nos ancêtres
qui vivaient il y a des milliers d’années. Nous restons d’une certaine façon
piégés par notre héritage biologique, très limités par notre immaturité sociale
et institutionnelle, alors que dans un même temps, nous avons développé notre
puissance et notre emprise sur le monde physique. L’inscription sur ce musée
est donc absolument révélatrice : si nous voulons échapper aux erreurs du
passé, nous avons besoin de les étudier très attentivement. Mais quand je
regarde la marche du monde, je vois exactement le contraire : je vois un
incroyable étourdissement, une capacité toujours plus importante des individus
à flatter leurs propres besoins individuels… Alors que nous sommes incapables
de dire ce que nous devons faire pour survivre.
Une question plus triviale
maintenant : décrivez-moi où vous êtes.
Au moment où je vous parle, je
suis assis dans un bureau du bâtiment des professeurs de Stanford. Ce n’est pas
ma maison… Nous retournerons chez nous dans quelques jours, mais pour
l’instant, c’est juste une belle, radieuse journée typique de Californie du
Nord, dans la baie de San Francisco. Mais je suis juste un visiteur…
Ce temps est-il assez beau
pour vous faire oublier le passé et le futur ?
Je vois ce que vous voulez
dire... Peut-être est-ce une façon légèrement différente de formuler la chose…
Aussi longtemps que nous vivrons seulement dans ce présent extrêmement
éphémère, nous courrons à notre perte. Nous devrions, je pense, toujours relier
ces instants présents à tous ceux dans lesquels ils trouvent leurs origines, et
aussi à tous ceux auxquels ils pourraient mener. Et à moins que nous ne
connections en permanence ce présent à ce qu’il y avait avant et à ce qu’il y
aura après, à l’intérieur de cette toile incroyablement complexe et
éternellement renouvelée qu’est le temps, nous sommes, sans nul doute possible,
condamnés…
Propos recueillis par O.S. le 16.03.2010 pour Lyon Plus / Le Progrès
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