Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

vendredi 30 novembre 2018

CHRONIQUE (3)



"L'Arbre monde" de Richard Powers, ou le choix des arbres

L'homme scie la branche sur laquelle il est assis : voilà, brut de décoffrage, le constat de Richard Powers. Incapable de changer sa vision du monde, il est un champignon envahissant et toxique (un clitocybe ?) rongeant le pied de l'arbre millénaire qui lui offre de l'ombre et qui, pour lui donner beaucoup, n'a jamais reçu grand chose de sa part si ce n'est le plaisir d'être taillé à ras et débité en tranches. À la fin, comme chacun sait, l'espèce humaine périclite, mangée par son propre appétit. Tous les activistes de "L'Arbre monde" étaient auparavant des individus - un indien tétraplégique programmeur d'univers virtuels, une chercheuse quasi autiste en sylviculture, une cadre supérieure en quelque chose, un bûcheron, un artiste "primitif", une étudiante un peu nympho très paumée et trop camée, un sociologue cynique - avant de se transformer en rameaux, en cônes et en fruits, et de se confondre avec leur idéal arboricole. Un arbre particulier a, pour chacun, germé dans le champ de l'expérience familiale, intime, puis les branches ont poussé et fini par envahir leur vie. Parmi eux, tous se sont battus pour défendre l'Arbre commun ; certains ont survécu en mourant. D'autres sont spirituellement morts en refaisant leur vie, allés en prison ou ont continué à résister à une société bien déterminée à demeurer aveugle aux bouleversements qui la sapent. Dur de rester de marbre, de voir une hache du même œil après pareille lecture. Tronçonner un séquoia vieux de huit cents ans ne peut pas être un geste anodin. Incendier un entrepôt de machines destructrices de forêts primaires ne devrait pas aboutir à des peines de prison à vie. Un braqueur de banques, même un meurtrier ? La société accepte et châtie en proportion. Mais qu'on se batte pour ce qui possède un âge et aide à respirer, et là, elle a du mal. Il y a le terrorisme qui terrorise les gens, et celui qui terrorise l'État. L'économie a opté pour l'autodestruction et il y a un seul point rassurant à tout cela : elle finira d'elle-même. Et l'homme avec. "We are doomed" ("nous sommes condamnés") est une phrase récurrente dans la bouche du pacifique Richard Powers. Son livre est une huile essentielle à mettre en contact avec les yeux, faite pour pénétrer lentement nos cuirs coriaces. Le style y est parfois aussi sec qu'une vieille souche, solennel comme un chêne, grave comme un chrysanthème. Richard Powers n'est pas un fantaisiste. Il feint d'ignorer les chimères d'immortalité dont se nourrissent les hommes. Il fait certes des concessions à l'amour, au sexe, à l'amitié, mais il s'est placé du côté des arbres, son choix plutôt que les armes. Son propos convainc - en plus d'être un vénérable romancier, c'est un scientifique - et sait faire chanter aux oreilles des incultes les noms savants et les propriétés miraculeuses de chaque essence. Le nombre de mots que nous ignorons, et qui pourtant tandis qu'on cause nous ventilent, est vertigineux. Dans la construction du roman, il y a totuefois quelque chose de versaillais, plutôt qu'anglais. L'organisation est stricte, géométrique - "Racines", "Tronc", "Cimes", "Graines" en sont les parties - et ne restitue pas toujours le chaos impérieux (baroque) de l'inexorable énergie vitale dont témoignent ces géants qui poussent, poussent toujours plus vers le ciel, toujours plus vers le bas. À sa mesure, l'homme ne fait pas autre chose ; jusqu'à ce qu'un beau jour la nature l'émonde à son tour. Philosophiquement, l'auteur a préféré passer sous silence le mancenillier, surnommé "l'arbre de la mort", et aussi le fait que nos cercueils, hommage ou pas, restent en bois ; c'est un choix, mais qu'il le veuille ou non, l'extinction est dans nos gènes. À force, tout au bout des branches, quand il s'agit de réunir ses personnages en un seul tronc, la sève de l'inspiration tarit, c'est normal. L'aberration survit toujours aux discours. À ce propos, un peu de pragmatisme : il y a, dans le roman, monsieur le Cherche-Midi, un peu trop de pages blanches à la fin ; même si c'est recyclé, ça reste du papier. Et comme le dit Richard Powers, de croire que virer les vieilles souches pour en replanter des jeunes qui n'auront pas le temps de pousser est écologique, c'est vraiment très hypocrite. D'un autre côté, rarement arbres auront été aussi bien employés ; c'est de bonne guerre.
O.S.

mardi 27 novembre 2018

CHRONIQUE (2)



Lise Leplat Prudhomme est Jeannette, 8 ans.
"Jeannette" ou le désensablement

Une jeune bergère chante dans les dunes de la Slack au XVe siècle, parmi les oyats et les moutons, près du village côtier d’Ambleteuse, dans ce qui n’est pas encore le Pas-de-Calais. La voix fait comme elle peut, le corps danse comme il peut, l’effort est là, et la confiance aussi, et la grâce surviendra, comme par coïncidence. Jeannette se prépare à devenir ce qu’elle est déjà. Dans « Jeannette », le réalisateur Bruno Dumont a accordé à la foi une ferveur qu’il dénie au cinéma ordinaire - celui des artifices. « Jeannette » est un film musical extraordinaire qu’on a dit déjanté parce qu’il entraîne dans sa roue folle et voilée des acteurs amateurs et des chorégraphies déchorégraphiées par Philippe Découflé, le lyrisme de Charles Péguy et le baroque black métallisé d’Igorrr, alors que, pour la première fois depuis des lustres, il vient au contraire de recoller à la jante du réel. Directement en prise avec l’instant, le voilà captant ses blancs et ses paroxysmes. Et, partout, occupant l’écran, le ciel, vaste et taiseux, surplombe différents tableaux musicaux.
La caméra ne cherche pas à mentir - la musique a lieu, mais les bruitages du quotidien continuent cependant ; les chanteurs ne chantent pas toujours juste mais ils chantent avec émotion, le vent est beau et les cheveux volent vraiment, Charles Péguy n’est pas « réinterprété » de l’intérieur par un jeu « inspiré » mais quasi récité comme au catéchisme, quelquefois face caméra, par des êtres faillibles qui ne disputent pas la toute-puissance au dieu en lequel ils sont censés croire. On ne fait pas beaucoup semblant, dans « Jeannette ». Il y a du doute, de l’incomplétude et du ratage qui frôle à plusieurs reprises le ridicule sans y tomber : il trébuche trop de lui-même pour se laisser surprendre par un croche patte du bon goût. Mais Jeannette est d’abord une enfant ; ainsi le cinéaste, à son image, lui qui avait commencé par La Vie de Jésus, comparaît-il modestement, en tout petit, au pied de son sujet : la valse-hésitation d’une jeune chrétienne en état de « partance » pour l’Histoire, se consumant dans l’éternel mystère de l’absence.
À la fin, Jeannette devient Jeanne (mais pas encore d’Arc) et le film grandit et se coordonne ; ce petit soldat dévoué à son héroïne a pris les armes et du galon. Le spectacle est sublime et imparfait, grave et burlesque, tragicomique comme dans P’tit Quinquin, Ma Loute et Coin Coin et les Z’inhumains. Sauf que cette fois il n’existait pas de bonne distance pour poser la caméra ; ce n’est plus une simple fiction. Les corps et les voix luttent pour y croire, comme leurs spectateurs. De toutes ces gerbes de sable soulevées par les danses effrénées s’élève peu à peu une énergie fruste et candide, là où le cinéaste lambda se serait paresseusement contenté de filmer la mer pour faire croire à dieu, Bruno Dumont a épousé les vaguelettes qu’une future Sainte arrache à sa région natale. Il a désensablé la foi des polémiques et de la théâtralisation des reportages. Son souffle gifle et pique les yeux, mais à la fin nous avons les joues rouges et le regard qui brille.

O.S. le 27.11.2018

samedi 24 novembre 2018

NOUVELLE

Deux petites pages exhalant un parfum blanc et fétide d'occident !

© Photographie Frank Lassak "Après l'amour"/ The Hopper Files

L’épouse du pornographe

Ma femme me l’a toujours reproché. Les hommes sont des lâches, des pleutres et des couards. Des enfants. Des enfants goulus de pardon ! Là-dessus je suis tout à fait d’accord avec elle, mais pour le reste je me permettrais de... Hier, justement, nous en discutions dans la cuisine. Une fois encore, elle me reprochait de ne jamais aller au fond des choses, « au bout de moi-même » c’était son expression, ce à quoi je répliquai mentalement « ma chère et tendre tu peux penser ce que tu veux, mais je n’ai pas du tout envie de me retrouver face à ma bite ! »
« C’est ça que tu appelles de l’érotisme ? » s’écria-t-elle, agitant très haut la feuille qui portait mon écriture, comme pour illustrer le propos cette fois, Arthur, c’est le pompon !
Elle se remit à examiner ma prose en secouant la tête d’un air navré. Dehors, le voisin déposait ses ordures juste derrière notre Toyota. Je reculai, et de façon inconsciente, agrippait dans mon dos le tiroir de la cuisine qui couina comme s’il devinait la volonté que j’avais de fuir par le compartiment cuillères. La voix de ma femme continuait, atone :
« L’infirmière alla fermer à clé la porte de ma chambre et...
- Arrête ça minou ! »
Elle leva les yeux au ciel :
« Une chambre d’hôpital ne ferme pas à clé, Arthur. Sauf celle pour les détenus.
- Mais ce n’est absolument pas un texte réaliste... »
Elle reprit :
« ... revint vers mon lit dans un sourire confus. Sa poitrine haletante gonflait sa blouse et son visage presque triangulaire (elle gloussa) se rapprochait à chaque pas qu’elle faisait du rouge du thermomètre qui dépassait de sa poche, épousant le branle doux de sa respiration, remuant les boucles brunes qui recouvraient le haut de son sein. Elle avait un petit nez anglais, la peau plutôt pale rehaussée de quelques taches de son et des traits et des articulations qui semblaient d’autant plus fines que les formes qu’elles liaient étaient lourdes et... »
Elle soupira et me gratifia d’un rictus d’un mépris infini :
« Franchement c’est long. Tu n’en viens jamais au fait, ça a toujours été ton problème. Elle déboutonna son col sans cesser de me dévisager et me demanda de sa voix espiègle si le traitement du chirurgien m’avait fait du bien tandis que ses doigts aux ongles nacrés continuaient à dévaler la pente abrupte de sa blouse, laissant jaillir une gorge que n’avait manifestement besoin d’aucun soutien. Manifestement ? Son genou satiné s’enfonça dans mon matelas, dévoilant la tête dentelée d’une minuscule jarretelle blanche. Son bas translucide se tendit... Tu veux dire blanc, son bas ? m’interrogea-t-elle avec la compassion de la spécialiste.
- Translucide... »  balbutiai-je, horrifié à l’idée de ce qui allait suivre.
  Même la poignée du tiroir devenait molle dans mon poing...
« S’il te plaît Myriam. S’il te plaît !
- Elle appuya du bout du pied sur la pédale pour faire descendre le lit, rabattit la balustre - ça s’appelle une barrière, tout simplement - et grimpa à bord. Je pus mordiller son... tétin ? quand elle se pencha au dessus de moi pour allumer la veilleuse ; l’infirmière de nuit sourit et, déposant sa toque sur ma table de chevet, déploya son ample chevelure tandis qu’un rectangle pubien soigneusement paysagé continuait désormais la rampe de missile que formait mon bas de pyjama, tel un bâton brisé en deux par le reflet de l’eau. Bon sang, me dis-je, ne mettait-elle donc jamais de sous-vêtement ?
Elle s’interrompit, pas déridée pour un sou.
« C’est une vraie question. Tu sais ce qui manque à ton histoire ? »
Je secouai la tête.
« De la vraisemblance ? risquai-je.
- Une histoire. Elle se redressa et avançant sur les genoux, déplia en pouffant l’emballage de son petit bonbon rose, de son chips à la crevette.
- C’est toi qui rajoutes ! »
Mon épouse m’adressa un sourire goguenard et glissa tranquillement sa mèche blonde derrière son oreille tout en évaluant le nombre de pages restantes. Elle se racla solennellement la gorge. Je plaquai les mains sur les oreilles mais elle dut monter le ton car j’entendais quand même sa voix flûtée, la lisais sur ses lèvres ! Ses cernes lui donnaient l’apparence d’un énorme castor...
Me cramponnant à ses cuisses soyeuses, ignorant la douleur dans ma nuque et dans mes omoplates, je tendis le cou pour darder le bout de ma langue dans son...
Je m’élançai et la frappai pile sous le sein gauche.
Mon épouse vacilla, souriant toujours mais à blanc, comme si elle feignait encore de ne pas comprendre ce qui se passait, la main sur le manche du couteau - elle heurta la gazinière derrière elle et s’écroua lourdement, sans la moindre grâce, sur le carrelage récemment lavé à l’huile de lin.
J’aurais pensé que cela aurait fait plus de bruit, mais non.
L’horloge Calder que nous avions achetée lors de nos vacances à Paris égrenait son tic tac rudimentaire. La poubelle du voisin narguait le pare-choc de la Toyota en prévision de manoeuvres à venir... Je soupirai un grand coup et m’approchai.
Sa nuque formait un angle bizarre avec le bas de la gazinière, sa poitrine s’élevait avec de petits sifflements rauques d’asthmatique. Elle avait l’agonie maussade. Je m’agenouillai, l’oreille tendue vers la vieille cerise de sa bouche adorée, puis secouai la tête à mon tour :
« Tu vois, tu l’as maintenant, ton histoire, Mimi ! »



La maîtresse du pornographe

« Arthur ?
- Oui ?
- Tu montes ?
- J’arrive ! J’arrive mon amour ! Me voilà ! En chair et en corps caverneux ! »
J’ouvris la porte de la chambre d’ami à la volée - ce qui était pratique, quand on trompait une infirmière avec une autre infirmière, c’est que l’une pouvait être de nuit quand l’autre était de jour et ainsi de suite ! Sabine, d’instinct, avait tiré le drap sur son menton et me considérait d’un air inquiet. Elle avait toujours l’air de sortir d’un match de boxe après un nuit d’amour. À Collioure, cet été, même la fanfare du 14-Juillet ne l’avait pas réveillée...
« C’était quoi ce bruit ?
- Nous avons parlé. Elle m’a balancé un truc à la figure, pour la forme.
- Myriam est ici ? Tu m’avais dit qu’elle faisait les trois huit...
Je hochai la tête :
« Tout va bien. Elle est partie dormir dans la voiture. Elle est vannée.
- Dans la voit... Tu lui as dit ?
- Elle est ok. Même à l’amiable. Tu avais raison ma canne. Elle couche avec Evrard. Salopard d’Evrard ! »
Je m’assis et retirai le pantalon que j’avais enlevé une heure plus tôt. Une chance que je ne me sois pas fatigué à remettre mes chaussettes.
« Qu’est-ce que tu fiches Arthur ?
- Puisqu’elle dort dans la voiture ! »
L’ex meilleure amie de ma femme me repoussa faiblement, trop faiblement pour que je ne déchiffre pas le signal. Quelle était gourmande ma Sabine ! Je comprenais les Romains ! Je finis par lui arracher le drap des mains. Elle était frileuse, d’une frilosité maladive ; sans ça elle n’aurait jamais accepté de garder ses bas. De simples autofixants mais bon... On n’allait quand même pas faire le difficile !
« Et ta toque ? demandai-je en enfouissant mon visage dans ses boucles brunes.
- Tu exagères... » minauda-t-elle.
Je roulai sur le côté en me serrant la poitrine dans une grimace ; elle éclata de rire et se mit à chercher la toque sous nos couvertures massées au bas du lit. J’ouvris un oeil le temps d’admirer encore un instant ce fessier joufflu qui la complexait tant la pauvre ! On n’a pas idée d’inventer un pétard pareil ! Selon une étude d’Oxford que j’avais dû lire dans je ne sais quelle salle d’attente, un corps callipyge annonçait un bébé dodu au cerveau bien formé... Discrètement, je m’astiquai un petit peu sous le drap, histoire de. Un bail que je n’avais pas été aussi partant - depuis mon coma ?
J’étais un lâche, un pleutre et un couard. Un enfant ! Un enfant goulu de pardon !
« Pffff... quel gamin tu fais ! murmura-t-elle en la coiffant et en l’ajustant légèrement de biais son front. Comme ça ?
- Pâââârfait ma canne ! Allez, au boulot ! »
On allait voir ce qu’on allait voir !
« Qu’est-ce que tu fiches ? m’écriai-je. Tu vas où ? »
Mais elle avait déjà attrapé et enfilé la blouse qui traînait sur la moquette :
« Je préfère quand même, par sécurité. »
Je haussai les épaules, compréhensif. Le drap déjà en toile de tente.
L’infirmière alla fermer à clé la porte de ma chambre et... revint vers mon lit dans un sourire confus.

Fin
O.S. 2010.

jeudi 8 novembre 2018

OCCASIONS RATÉES (1)

Paralysie du petit reporter et borgne ventru divin :
ma non-rencontre avec Jim Harrison.

Photographie pourrie d'une soirée merdique. Copyright O.S.
Là le vieux barbu avec la canne vient de recevoir la médaille de la Ville de Lyon dont, bien que courtois, il se fiche comme d'une guigne. On imagine sans peine la manière dont on l'a appâté afin qu'il lâche son Montana pour les ors de la République. Nous dînions donc dans un restaurant des Pentes nommé "Le petit Albert" qui aurait dû décidément, ce soir-là, s'appeler "Le petit Olivier". Au bar, enquillant verre sur verre alors qu'il aurait manifestement préféré boire au goulot, un Jim Harrison d'humeur égrillarde couvait de l'œil une jeune serveuse un peu accorte allant de table en table porter cochonnailles et consommés de coquilles Saint-Jacques et moi, comme un con, la quenelle pas cuite entre les jambes, j'étais stoppé net dans ma volonté de fraterniser avec l'écrivain invité : pourquoi m'en aller emmerder un type qui se biture et reluque, avec des questions de vrai amateur et de faux journaleux ? À la grande table que je retrouve, on en est encore à évoquer à demi-mots son goût déplacé pour la bibine et les appels prononcés qu'il lance à la volée à toute la gente féminine au cas où quelqu'une mordrait à l'hameçon. Ok, pensé-je, pépère veut s'envoyer en l'air, et puis ? Au centre des regards de ma table, une sémillante Najat Belotte-Kacem pas encore ministre mais dépêchée au débotté par un Collomb désagrégé de lettres classiques pour ce repas sans grand enjeu avec des littérateurs est entourée d'un harem 100% laïc d'aréopages auquel elle prodigue en continu des sourires ultrabright. Brusque remontée d'acide mais pas à cause du vin, au demeurant excellent. Putain je ne suis PAS où je devrais être ! Je suis tragiquement à côté. J'opine du chef et me retourne. Au bar, notre bon Jim Beam picole avec une bonhomie inentamable. Un raid de Stuka ne pourrait rien contre le trajet cyclique allant du verre à sa bouche. Une bombe à hydrogène de 180 mégatonnes serait infoutue de détourner le vieux satyre de ses deux passions : booze et gonzesses. Voilà le type qu'on aimerait emmener en virée, songé-je, qui vous emmènerait en virée ! J'ai fini par rentrer chez moi avant le tiramisu aux fèves, remonté comme une pendule contre la politique municipale. J'avais tout adoré, de "La Femme aux lucioles" à "De Marquette à Veracruz", et retournais par conséquent à pied dans mes pénates, le calepin au fond du slip. Pauvre merde.
O.S.

mercredi 7 novembre 2018

CHRONIQUE (1)

Alan Moore, sorcier en terre post-païenne, créateur
d'une bible pop baptisée Jérusalem...

Seul scénariste de BD ayant réussi à faire rentrer Lovecraft dans des cases (avec Alberto Breccia), le mage britannique quitte l'indicible Providence pour sa ville natale, Northampton qui, sous sa baguette mythologique, se transmue en Jérusalem. Œuvre monument, Grand Œuvre, œuvre testimoniale et testamentaire en hommage à un passé englouti par Le Dévoreur, incarnation hobbsienne de toutes les technologies déshumanisantes, si un jour le mot "pavé" a jamais été utilisé avec pertinence, celui de Jérusalem est fait de marbre... Agrégeant mysticisme swedenborgien*, épisodes apocryphes de Peter Pan, réalisme à la Mike Leigh et chapitre à la langue finneganswakienne sur une ossature d'anticipation sociale gonflée aux hormones métaphoriques, l'édifice d'Alan Moore est certes un colosse aux pieds d'argile qui flirte avec le manifeste de la deuxième Internationale (jadis, le socialisme), mais c'est pour la bonne cause. Les failles, car comment une tour de Babel ne pourrait-elle pas en être parcouru, ne sont cependant pas d'ordre structurel, mais dans l'impossible variété de goûts que le lecteur devrait posséder afin d'apprécier à leur juste valeur toutes les saveurs ressuscitées. Celle d'un candeur parfois harassante d'enthousiasme que Moore ("more" en français) déploie quatre cent pages durant sur les pérégrinations de ses "enfantômes" nés de Dickens (le Scrooge, ici, c'est le capitalisme avaleur d'Histoire, négateur de communauté), parfois plombée par les difficultés qu'il a à incarner suffisamment cette bande de sales gamins, à grand renfort d'idiolectes forcés qu'ils balancent crânement à tour de rôle, tongue-in-cheek. Le plus beau personnage reste celui d'une femme artiste (ou plutôt l'inverse), riche reflet dans le miroir du mage lui-même au pays des dé-merveilles, à la fois en marge mais reine de son pâté de maison, pardon, de ses chers Boroughs : Alma Warren, de la dynastie de l'unique famille de Northampton à avoir pu écouter les anges (appelés "angles" à cause des ailes). Warren ? Un clin d’œil aux comics Creepy et Eerie de la maison Warren Publishing ? On s'en fiche. Imaginez les Rougon-Macquart mais sans autres atavismes qu'une folie mystique ; toute une lignée foutraque forcée de composer avec les démons intérieurs / extérieurs de ce qui fut l'ancien centre tellurique du royaume britannique. Deuxième personnage le plus charnu et donc poignant : Julia Joyce, fille et muse de son père, dont Claro a su rendre en français (on imagine le hammam) le bilinguisme autiste et magnifique, toujours signifiant, toujours évocateur. Troisième grande réussite féminine : l'affreuse Nene, esprit endémique de la vraie rivière éponyme, nymphe déchue charriant déceptions amoureuses et solitudes tortueuses, ondine toujours affamée.
En fait, seront ballottées dans cette épopée multicouches d'inspiration quantique (lieu = temps et vice-versa) toutes les grandes figures de l'identité insulaire, redevenues vivantes : "papa" Joyce mais aussi Thomas Beckett, Samuel Beckett (faux ami), qui fut le secrétaire du premier cité, John Clare et John Bunyan, poésie et religion convolant en justes noces dans Jérusalem. Sans parler des migrants  Charlie Chaplin, William Blake ou Lewis Carroll. Alors oui, pas facile de faire rentrer le monde entier dans un quartier sans recourir au chausse-pied, compliqué de rendre la mort et l'après-mort de façon originale quand on est un peintre figuratif comme l'est Moore (cette langue de terre supra-naturelle, ces "greniers du temps", on a le sentiment de les avoir déjà rencontrés, et pas dans nos rêves), mais bon dieu quel pari : celui de renouer avec la dimension cosmogonique d'une langue nivelée et macadamisée par France Info. Alan Moore, via Jérusalem, a su retrouver le vieux sentier mythique perdu à travers une jungle transformée en zoo, redonner du volume à un réel aplati par l'écran et le langage binaire. Lisons Jérusalem et Jérusalem lira en nous. Magnifique carte, divin territoire. Guide à suivre, car fiable. Bible publiée chez un éditeur nommé Inculte. On ne peut plus dire que cette décennie n'a vraiment cru en rien.

* le penseur mystique suédois avait déjà publié en 1782 un traité céleste intitulé La Nouvelle Jerusalem, relatant notamment ses conversations avec les anges.
O.S.

dimanche 28 octobre 2018

ENTRETIEN

Richard Powers : "Aux États-Unis, tout avait déjà été mis
en œuvre pour qu’on oublie
"...

C’est un double rendez-vous auquel avait été convié à Lyon l’auteur de L'Arbre monde (cf chronique ci-dessus) et de La Chambre aux échos. Avec le public des Assises internationales du roman, organisées par la Villa Gillet et Le Monde. Mais aussi avec son passé, quand il lui a fallu se replonger avec nous dans son deuxième roman, Le Dilemme du prisonnier, écrit vingt-cinq ans avant sa traduction en français. L'entretien qui suit a été publié sous une version abrégée dans Le Magazine littéraire. Une histoire de père se trouvant au mauvais endroit au mauvais moment, d'Exposition universelle new-yorkaise, d'atome et de structure en fusion...

Trop curieux, Richard Powers n’a jamais su choisir. Ce natif de l’Illinois - le « plat pays » d’outre-Atlantique -, s’est longtemps heurté au monstre de la spécialisation qu’exigeait toute carrière universitaire, littéraire ou scientifique. Formellement, thématiquement, ses romans sont à son image : multicouches, tel un blu-ray vierge qui voudrait enregistrer le plus de données possibles. Pour autant, cette fois, le romancier n’aura pas à trancher : il ne sera interrogé ni sur les sciences dures ni sur les sciences molles, ni même sur la musique, sinon celle de ce petit « je », discret et néanmoins persistant qui fait des caméos tout au long de son œuvre. Un peu comme si son génome, intégralement séquencé en 2008, revenait régulièrement réclamer son dû jusqu’au sein de sa fiction. En ce sens, au sein de celle-ci, son deuxième roman, intitulé Le Dilemme du prisonnier fait figure d’exception. Bien plus autobiographique que ses frères de sang, mais tout aussi foisonnant, ce livre écrit juste après Trois fermiers s’en vont au bal, narre les périls indicibles qui guettent une famille américaine de la fin des années 70 baptisée Hobson. Dans un chapitre, le petit Bud, un jeune avatar du père Eddie Hobson Sr, se rend à l’Exposition universelle de Flushing Meadow, dans le Queens new-yorkais, en 1939. Parmi tous les pavillons présents, c’est sans conteste celui de la firme Westinghouse qui l’émerveille le plus, avec son robot Elektro et ses promesses d'un lendemain futuriste. Un concentré du rêve positiviste et technologique de l’Amérique d’alors, dont on peut encore trouver, et imprimer les affiches, depuis le net. Petit test de mémoire en compagnie de l’auteur qui, apparemment, ne s’attendait pas à se retrouver un jour confronté à cette affiche, près de quarante ans plus tard.

Cette image vous rappelle quelque chose ?
Où l'avez-vous trouvée ? Il y avait six ou sept affiches différentes pour la campagne publicitaire de cette exposition. Lors de mes  recherches pour le Dilemme du prisonnier, j’ai passé beaucoup de temps dans les universités et dans les bibliothèques, qui possédaient des séries entières de revues d’époque. Tout le matériau sur la jeunesse d’Eddie Hobson Sr, je l’ai recueilli juste en les feuilletant et en regardant ces images, en étudiant la vision que le monde avait alors de lui-même pour mieux m’immerger dans cette période…

Et elle résonne encore en vous, vingt-cinq ans après l’écriture du Dilemme…
Bien sûr. C’est un lien personnel direct… La re-création de la vie de mon propre père. Mon père est né en 1926. A la fin du roman, je ne sais pas si vous vous rappelez, mais je sors de la fiction. Comme dans ces films où la caméra recule soudain et vous dévoile le studio : vous réalisez alors que vous êtes sorti du film et que vous êtes à présent dans le vrai monde, le grand. Pour moi, la structure du livre elle-même est comme la cassette audio enregistrée par Eddie Hobson Senior : un monde à l’intérieur d’un autre. À l’intérieur du roman, vous allez de DeKalb, Illinois, à Hobstown, la ville imaginaire inventée par Eddie Sr. Mais à la fin, vous faites le chemin inverse et réalisez que le Dilemme du prisonnier est mon Hobstown à moi, et que j’ai re-créé le monde de mon père. Mon père devait avoir treize ans lorsqu’il est allé à cette Exposition et j’ai travaillé à partir de là. Il m’avait parlé de son passé, mais pas de son expérience lors de la guerre, ni des circonstances dans lesquelles il avait perdu son frère aîné. Étrangement, quand on est né comme moi en 1957, en plein baby-boom – mon père devait déjà avoir 30 ou 31 ans -, la Seconde guerre mondiale, qui a pratiquement eu lieu la veille, n’en est pas moins pour vous, qui êtes encore enfant, un lieu totalement imaginaire. Aux États-Unis, tout avait déjà été mis en œuvre pour qu’on oublie. Pour dire : ce passé était mauvais, passons à demain, au monde de demain (le nom de l’Exposition Ndr). La participation de mon père à la guerre est très proche de celle d’Eddie Hobson Sr. Lui aussi s’était rapidement mis à travailler comme mécano dans plusieurs bases, puis dans les White Sands…

Votre père était à Almogordo[1] ?
Oui. De là vient tout le livre. Quand j’étais déjà un jeune homme, j’en savais peu sur ce que cette période avait signifié pour mon père, mais je savais à quel point il était affecté par la mort de son frère. Mais un jour, sortant pour ainsi dire de nulle part, alors que nous parlions de la formidable autobiographie d’Oppenheimer, sur l’invention de la bombe et sur le Projet Manhattan, il me dit : "j’y étais". Pour moi, ça a été un choc. Il ne l’avait jamais mentionné. Nous parlions de cet événement historique de façon très abstraite, et tout à coup mon propre père me dit : "nous étions stationnés là-bas, cette nuit-là, à Almogordo, près d’Albuquerque, et soudain c’est arrivé, nous avons pensé que le soleil s’était levé trop tôt, tout le ciel était clair…"

Il jouait aux cartes, et il est sorti fumer une cigarette, comme Eddie Hobson Sr dans le roman ?
Exactement. Ce fut une révélation pour moi. Je n’ai plus jamais regardé cet homme de la même manière. Quand il m’a dit ça, les poils sur ma nuque se sont hérissés… Je n’arrive pas à croire que vous ayez pu mettre la main sur cette publicité ! Où l’avez-vous trouvée ? Vous croyez qu’ils pourront s’en servir pour illustrer cet entretien ? Elle est si belle !

J’essaierai ! Votre père aussi est mort d’un cancer. Ça a un lien avec ce qu’il a vécu ?
Comment savoir ? Plus tard, le gouvernement a fait des études pour voir s’il y en avait. Et il a payé : il a dédommagé les gens qui se trouvaient près des sites d’essais nucléaires, dans les années 40 et 50. Si vous pouvez apporter la preuve que vous résidiez là-bas, et que vous avez des problèmes de santé, vous pouvez bénéficier de cette aide.

Mais ce n’a pas ce qui vous a poussé à écrire Le Dilemme du prisonnier n’est-ce pas ?
Non. La maladie de mon père n’en a pas été le moteur. Ce qui m’y a poussé, presque dix ans après sa mort en 1978, a été le désir de me raccorder de façon très vivante à ce passé sur lequel l’Amérique, visiblement, était incapable de revenir.

Est-ce la photo de votre famille qui figure sur l’édition américaine du livre ?
Le plus drôle, c’est que sur cette couverture ma famille est réduite à quatre enfants, deux garçons et deux filles un peu rognées, et à nos père et mère. Mais c’est moi qui ai pris la photo. On dirait qu’il n’y en a que quatre comme dans le livre, mais, une fois encore comme dans le livre, je suis le fils manquant, le cinquième. C’est pourquoi à la fin, dans les dernières pages, je reviens et dis : ceci est ma famille, la vraie famille Powers et non celle d’Hobstown. Mais j’ai mis un peu de moi-même dans ces deux garçons, Artie et Eddie Jr, dans l’aîné et dans le benjamin.

Il y a décidément beaucoup des gènes de Richard Powers dans ce livre !
Énormément ! Les Hobson sont ma petite expérience personnelle en génomique, je me suis créé un petit lieu imaginaire où je peux me promener au milieu des démons du monde réel. En général, le premier livre d’un romancier est censé être quelque peu autobiographique, et le deuxième plus difficile, car il doit alors cesser de parler de lui-même pour commencer à parler du monde qui l’entoure : d’une certaine façon, j’ai fait l’inverse. Mon premier, Trois fermiers s’en vont au bal, parlait de technologie, d’Histoire, de l’Europe, de la guerre, mais, dans le deuxième je suis revenu sur ma vie pour écrire mon livre autobiographique. Ces deux-là sont quand même liés : Trois fermiers… traite de la Première guerre et du début du vingtième siècle, de la responsabilité collective, de la culture de masse et de la reproduction en série, de la façon dont la technologie s’est muée en guerre totale. Avant d’écrire Le Dilemme, je me suis demandé : et après, qu’est-ce qui s’est passé, dans ce siècle ? La Seconde guerre. Mon troisième livre (The Gold bug variations, non traduit NDR) porte sur la Guerre froide. Il faut prendre les trois comme une sorte de trilogie qui tente de retracer l’histoire de ce siècle à travers ses deux conflits majeurs.

Dans Générosité, qui annonce une autre « guerre », celle du génome, vous apparaissez là encore au début et à la fin en tant qu’auteur. Mais Le Dilemme..., qui est sans doute votre roman aux couches narratives les plus complexes, ne laisse subsister pour finir qu’une seule voix : la vôtre. Pourquoi, dans ce cas, multiplier les niveaux narratifs et les rendre aussi inextricables ?
Il existe une analogie entre la complexité de la structure et la complexité du thème abordé. Je qualifierais la structure du Dilemme de « récursive », à la façon de poupées russes, emboîtées les unes dans les autres, ou des Mille et une nuits : une histoire à l’intérieur d’une histoire à l’intérieur d’une histoire… Je voulais cet emboîtement car le livre est une exploration des liens entre le petit et le grand. Le Dilemme entend montrer comment ces grands événements historiques façonnent ce microcosme familial, comment des enfants peuvent hériter du trauma de ces conflits sans même savoir ce qui s’est passé ! Être modelés, écrits par des événements dont ils ignorent tout ! J’envisage ces effets de l’Histoire sur les vies individuelles comme ces poupées emboîtées. Ce que ce roman essaie d’analyser, aussi, c’est pourquoi les relations humaines sont instables, pourquoi est-il si difficile de coopérer, alors que c’est dans l’intérêt de chacun. D’où vient ce besoin constant de se trahir mutuellement, entre nations, entre communautés, entre individus voire entre membres d’une même famille ? Nous savons où il nous faudrait aller, pour notre intérêt à tous, mais nous sommes incapables de nous y rendre, obsédés que nous sommes par nous-mêmes : nous nous sentons séparés des intérêts d’autrui. C’est tout l’enjeu du « dilemme du prisonnier ».

Se faire confiance.
Que ce soit dans l’intrigue, ou dans la structure du livre, il vous faut prendre de la hauteur, surplomber la partie, pour ensuite sauter en bas et regarder comment ça se passe, comment ces gens s’accommodent de l’intérêt commun… Et là, vous les voyez se dire : il va me trahir, alors je vais le trahir en premier. Mais vous, d’en haut, vous savez que tout ce dont ils ont besoin, l’un et l’autre, c’est de se faire confiance. J’ai créé une forme dans laquelle le lecteur descend dans une histoire, puis dans une autre, puis encore dans une autre : vous avez DeKalb, puis vous avez Hobstown, puis vous avez la Seconde guerre mondiale. Puis toute la structure remonte et à la fin, au sortir de ces poupées emboîtées, le livre que vous êtes en train de lire devient lui-même enchâssé à l’intérieur de votre propre vie… A partir de là, l’idée est que si vous pouvez prendre conscience de ce que ces personnages imaginaires ont besoin de faire dans leur intérêt, peut-être alors serez-vous vous-même capable de faire le chemin inverse. Tout comme Mickey Mouse, dans le roman, emmène Eddie Sr et lui montre à quoi ressemble sa vie, vue d’en haut.

Mais le nom, « Hobson », fait référence à l’expression familière « choix de Hobson » : un faux choix entre deux possibilités, sans réelle alternative…
Le dilemme du prisonnier est un modèle économique classique. Ce qu’on nomme un « choix de Hobson » est différent, car il ne vous laisse pas le choix. Dans le dilemme du prisonnier, vous l’avez : il est juste difficile de faire le bon. Je voulais appeler cette famille ainsi pour jouer avec cette idée d’un choix particulièrement délicat…

Quoi qu’il en soit, cette structure est fréquente dans vos romans : une première histoire romanesque à laquelle est juxtaposée une seconde, qui en constitue en quelque sorte l’étiologie, comme dans Gain, où la genèse d’une multinationale (« Gain » est une célèbre marque de savon américain) vient mettre en perspective l’évolution de la maladie de Laura Bodley.
C’est en grande partie vrai. L’important, cependant, n’est pas de savoir combien il y a de couches narratives, ou si l’une explique l’autre, mais de ne pas se contenter que d’un seul cadre narratif. L’objectif étant de fabriquer une sorte de réalité en trois dimensions, où les différentes narrations se font écho, se réfractent de manière provocante.

Une sorte de « fiction post-génomique » dans laquelle causes et effets se confondraient, comme en rêve Thomas Kurton, le savant fou de Générosité ?
Plutôt une narration perçue dans un stéréoscope : vous disposez deux images à l’intérieur et vous obtenez soudain une vision parfaitement nette, en relief. Le nombre d’images dépend du sujet du livre, mais leur agencement force le lecteur à les déplacer, à les explorer et à réfléchir sur les relations qu’entretiennent les différents éléments à l’intérieur. Si bien que vous vous retrouvez parfois plongé dans un rêve fictif, mais aussi parfois dans une ambiance plus méditative. L’essentiel est d’obtenir une approche plurielle, multimodale…

Il y a cependant des motifs récurrents dans vos livres. La maladie y occupe une place très importante : dans Le Dilemme et dans Gain, mais aussi dans La Chambre aux échos et, d’une certaine façon, si le bonheur en est une, dans Générosité.
La maladie y joue un grand en rôle, en effet. Surtout le cancer. Bien sûr, la maladie est un des grands motifs du roman moderne : je pense à La Montagne magique de Mann, à Proust… La maladie rend notre univers familier étranger. Elle permet au destin de s’abattre sur le quotidien et de le rendre impossible. Elle empêche les gens de prendre l’ordinaire pour acquis. Elle introduit le temps dans une histoire, en nous montrant combien nous vivons dans le déni de l’issue fatale, tout en nous poussant vers l’horloge plus tôt que nous ne le pensions. Mais, dans un sens plus large, tant de fictions sont mues par ces deux moteurs, captivants pour un lecteur : soit l’amour, soit la mort. Avec la maladie, toutefois, ce n’est pas encore la mort, et il y a donc encore un peu de temps pour l’amour. La tension dramatique est alors amplifiée, accélérée par cette interaction…

Pour vous, la fiction est-elle comme pour Eddie Sr un refuge contre ce que vous appelez « le cauchemar de l’Histoire » dans Le Dilemme… ?
Oui, et en particulier dans ce livre, qui explore la nature duelle de la fiction. Le mot « refuge » est merveilleux. Comme les enfants Hobson à la fin de ce roman, nous créons ces lieux, utilisons ces simulations ou ces « modélisations » artistiques pour pouvoir y entrer et nous renforcer, et en sortir plus fort. Dans un monde de fiction, nous pouvons nous mesurer à tous les défis de l’existence, mais les conséquences sont seulement symboliques. Si bien que nous pouvons tester nos valeurs, nos choix, dans un lieu où nous ne pouvons ni mourir ni perdre, ni nous voir confrontés à leurs conséquences catastrophiques. C’est pourquoi la fiction est un refuge, une cachette, un lieu où vous pouvez reprendre vos forces, vous reconstruire grâce aux forces de l’imagination avant de retourner dans le monde. Il y a néanmoins un risque.

La « poussière de fée » de Walt Disney, cette poudre de perlimpinpin que décrit Eddie Sr…
Échapper au monde par la fiction peut être positif, un paradis de sécurité, mais nous pouvons aussi nous désengager du monde, disparaître dans l’imaginaire. Nous courons alors le risque de prendre la carte que nous avons sous les yeux pour le monde réel, et oublier à quoi celui-ci ressemblait. C’est la différence qui existe entre s’évader et fuir. Le premier est une solution, le deuxième une négation de la menace, qui ne la repousse pas mais fait comme si elle n’était plus là. Ce n’est jamais totalement clair, et Le Dilemme… s’intéresse à cette ambivalence.

Raison pour laquelle vous vous en extrayez, à la fin.
Exactement, et quand je brise le cadre romanesque dans les dernières pages, c’est pour sortir le lecteur de cette histoire et lui dire, non, désolé, vous ne pouvez pas y rester indéfiniment. L’idée est : vous pouvez venir y passer un moment, mais vous devrez un jour en sortir. Le but de ce refuge n’est pas que vous y demeuriez à jamais, mais que vous retourniez ensuite dans le vrai monde et utilisiez ce que vous y avez appris, pour vous rendre plus apte à la vie. A l’université de Palo Alto, où je suis revenu enseigner durant l’hiver, en 2010, quelque temps après notre premier entretien, mes étudiants me demandaient : dites-nous, dites-nous comment devenir de meilleurs écrivains. Et je leur disais : attendez un peu, nous ne vivons pas pour écrire de meilleurs livres, nous écrivons afin de mener une vie meilleure. Eddie Sr disparaît dans le désert, mais il veut que ses enfants sortent de sa fiction, s’en échappent.

Le chant pratiqué en famille est un autre leitmotiv dans vos livres, notamment dans Le Temps où nous chantions. Mais les Hobson ne chantent pas aussi bien que les Strom.
Non, c’est vrai. Il y avait cette expression très à la mode il y a quelques décennies : « la famille dysfonctionnelle »… Je ne pense pas qu’elle s’applique ici – bien sûr, « famille dysfonctionnelle » est toujours d’une certaine façon un pléonasme – mais je crois que les Hobson ne sont pas un cas désespéré... Ils sont très proches. Il y a beaucoup d’amour entre eux, un amour qu’ils cachent dans le langage. Une grande partie du livre porte là-dessus : le langage secret d’une famille, la façon dont ils utilisent des mots spécifiques... Et je pense qu’il fut très difficile pour Jean-Yves Pellegrin, le traducteur, de récréer cet idiolecte dans une autre langue.

Le langage : une autre prison dans Le Dilemme…
C’est une prison, mais aussi une clé. La carte n’est pas le lieu qu’elle désigne, mais c’est tout ce que nous avons pour nous y rendre. Comme la fiction, le langage peut être une évasion, ou une fuite, une barrière entre les gens. Mais il peut être aussi la meilleure ouverture, le meilleur passage entre deux prisonniers, deux cellules séparées. Les Hobson s’y sentent un peu mal à l’aise, mais ils ne sont pas cyniques. Ils se protégent un peu.

Mark Schluter, dans La Chambre aux Echos, souffre du Syndrome de Capgras : il peut se rappeler le passé, mais non se sentir familier avec lui, ni le reconnaître comme sien. Eddie Hobson Sr, lui, veut garder en lui ses blessures de guerre, refuse de laisser son passé s’échapper…
C’est terrible. Comment s’accommoder de son passé, c’est tout le problème. Comment vivre avec un passé insoutenable et en faire un présent vivable. Si vous vous coupez de votre passé comme Mark vous n’avez plus de fondations mais si vous disparaissez en lui comme Eddie Sr vous ne vous pouvez plus avancer, évoluer. Quant à savoir quelle est la meilleure position, c’est justement la question à laquelle ce livre essaie de répondre : que faire du passé ? Vous devez en faire, je crois, un ouvrage d’art comme Eddie Sr, et trouver le moyen de le faire résonner suffisamment afin qu’il vous donne une nouvelle solution pour le présent, sans pour autant le laisser vous écraser. La pire catastrophe que vous puissiez trouver dans un livre, ou dans la musique, peut vous bouleverser profondément, mais ça n’abîmera jamais votre vie : c’est pour ça que nous composons, afin que les espoirs et les craintes puissent être soulagées, et que nous en soyons libérés sans trop de mal. C’est de la médecine homéopathique. Pour vous sortir d’un problème, on vous donne une toute petite dose de ce problème. Ma conception de l’art s’apparente à un traitement homéopathique : elle vous inocule de petites doses de désastres, afin de vous en prémunir.

Une autre réponse pourrait être la mélancolie. Russel Stone, dans Générosité, ou Eddie Hobson Sr, sous ses dehors sarcastiques, sont des êtres mélancoliques. La Chambre aux Echos baigne également dans cette atmosphère…
La mélancolie est-elle pour eux une partie du problème ou du traitement ? La dépression est un dysfonctionnement, mais la mélancolie, elle, est « normale ». Nous la recherchons tous, car elle est d’une grande beauté. En musique, la tonalité mineure est plus riche que la majeure. Elle semble nous parler d’un spectre plus large de potentialités humaines, c’est pourquoi à mes yeux la mélancolie est une qualité positive : elle permet de faire le point, de prendre conscience de certaines choses…

Et c’est pourquoi, dans votre œuvre, Thassa, l’héroïne constamment gaie de Générosité, ne peut être qu’une aberration. Dans ce livre, la journaliste Tonia Schiff demande au généticien Thomas Kurton, de ne surtout pas éradiquer les gènes de la mélancolie…
Oui, parfois, les gens qui sont heureux en permanence ne sont pas très attentionnés. Devant certaines situations dans le monde, on peut penser que ce n’est pas la réponse la plus saine ni la plus appropriée aux défis de l’existence. C’est aussi une sorte de maladie légère.

Vous n’avez donc pas le gène du bonheur…
Non, je ne me soupçonnerais pas un tel gène ! Ceci dit, je pense que j’ai une grande aptitude à me sentir heureux, et je me sens souvent heureux, mais il y a ce passage fameux de Dante, qui dit que « les étoiles tirent leur luminosité des ténèbres environnantes ». Les moments de mélancolie augmentent l’intensité des instants joyeux.

Il y a quand même beaucoup de prisonniers dans vos roman, dans Le Dilemme…, dans L’Ombre en fuite, et même dans Générosité, où le couple Stone/ Weld projette d’écrire un livre à quatre mains sur un prisonnier qui s’échappe de sa cellule…
Certains livres sont explicitement destinés à servir d’opium, à emmener leur lecteur le plus loin possible de la réalité, dans un lieu joyeux, quand d’autres disent : je ne vais pas vous donner un lieu confortable où demeurer trop longtemps. La fabrication d’une fiction façonne ce choix. Moi-même je veux que mes histoires soient séduisantes, que les lecteurs prennent plaisir avec mes personnages, qu’ils en reçoivent une sorte de gratification émotionnelle. Mais je veux aussi déranger le lecteur, et pas seulement l’emplir d’un sentiment de puissance, de gloire, de majesté. Après tout, il fait parfois sombre dehors, et même souvent. En ce sens mes livres sont un peu schizophréniques, ils sont distrayants mais également subversifs.

A propos de schizophrénie plus structurelle, dans vos deux derniers livres, La Chambre aux échos et Générosité, les différents niveaux narratifs convergent beaucoup plus vite et se « réconcilient » !
Oui, il y a une sorte de réintégration. Je veux qu’une fiction soit un lieu où le sujet puisse être réintégré, mais dans l’acception la plus large : non pour qu’il se suffise à lui-même, mais pour qu’il se mélange et établisse des connexions avec le reste. Ces livres veulent réintégrer le moi dans un tout, l’incorporer. Montrer que le moi ne se suffit pas mais qu’il est mêlé au monde extérieur, qu’il doit en prendre conscience et coopérer avec lui.

Cette « coopération », c’est un chemin que vous allez suivre, dans vos prochains livres ?
C’est intéressant, parce qu’Orfeo, qui va être publié en janvier aux Etats-Unis, possède une structure simplifiée. Il contient une intrigue principale, au présent et au passé mais toujours avec les mêmes protagonistes, et de mystérieux interludes dont vous ne saisissez le sens qu’arrivé à la toute fin du livre, où ce processus d’intégration se répète. C’est une nouvelle sorte d’exploration formelle pour parvenir à éclairer la scène avec différents projecteurs, mais je n’y vois pas une évolution de ma façon d’écrire, juste une autre possibilité narrative. Le personnage principal est un compositeur d’avant-garde de 72 ans qui, se retournant sur son vie, se demande s’il n’a pas commis une erreur en poursuivant si âprement un art si difficile, si élitiste : en demandant aux gens d’écouter des choses extrêmement compliquées afin d’aller toujours plus loin dans la transcendance de son art, dans l’extension du vocabulaire musical, quitte à perdre son public en route. D’être allé si loin est-ce noble, ou stupide ? Sans vouloir dévoiler la fin, peut-être a-t-il voulu composer l’œuvre expérimentale de trop, un œuvre dont la forme même lui causera pas mal d’ennuis !

Propos recueillis et traduits par Olivier Saison



[1] (attention spoiler) Ville située dans le désert du Nouveau-Mexique et surtout site où a été effectué le premier essai nucléaire, le 16 juillet 1945.

mercredi 24 octobre 2018

NOUVELLE

Une nouvelle inédite, autour d'un personnage qui fera peut-être bientôt un jour et pourquoi pas l'objet d'un roman (gnniii !!!) :

William Blake, "Pity" (1795, aquarelle et encre sur papier, Tate Gallery, London)
Le Semeur
Il était le semeur et promenait son vieux corps noueux de demeure en demeure pour perpétuer la vie. Sa longue barbe blanche possédait l’éclat d’une jouvence éternelle et la lueur qui éclairait son œil gris n’était ni celle de l’amour ni celle de l’envie. Il agissait sans intérêts et les femmes le sentaient. Il intervenait sans pensées et les hommes l’en louaient. Quand venait le temps d’engendrer, il ne rougissait pas et ne se soupirait jamais. Trois coups de son poing et la porte s’ouvrait sur des visages prêts, et émus.
La loi voulait qu’en général trois portes le séparent de son but : il les franchissait l’une après l’autre sans prendre le temps de les élire. Derrière la première apparaissait parfois, assez souvent à Noël, le sourire surpris d’un enfant. Derrière la dernière celui plus averti du ventre féminin. Au milieu maris et amants se relayaient pour tourner la clé et baisser la poignée.
Sa mission achevée le semeur repartait ; de nouvelles portes s’ouvraient.
Pendant l’acte nombre de femmes tentaient de découvrir dans son regard le souvenir de leurs devancières. Nulle trace, malgré leurs efforts, n’offrait à l’émulation ou à l’orgueil de quoi remonter la piste. Nul corps, dans ce vif argent, ne miroitait suffisamment pour évoquer la survivance d’une précédente. Chaque geste, déployé par les muscles sans nerf, semblait neuf et vierge d’habitudes. La curiosité, chez les dames, laissait alors place à la paix ; tout originel qu’il était, ce geste savait durer.
Pourtant, le vieux semeur se souvenait. Il ne dissimulait point : son souvenir était aussi long que sa barbe, induisant l’absolue distance que seuls connaissent les anges et les très vieux démons. Il se rappelait la première aussi nettement que sa dernière et assez l’une et l’autre pour dépasser les nuances et toucher à l’essence : c’était le reflet égal et opaque de leur être qu’elles avaient regardé, désiré percer, puis appris à accepter. Il ne gardait de toutes que l’image d’une roue vivante où les rayons étaient jambes, le moyeu un visage stationnaire et lui la main calleuse sachant comment la faire tourner ; ce petit soleil terne que pensait deviner un compagnon en détournant les yeux.
La première femme avait laissé les siens fermés.
Elle habitait un vieil immeuble de rapport sans véritable étage. C’est elle qui lui avait ouvert. Il nota la présence d’une ombre, assise dans la cuisine devant un cendrier froid.
« Nous vous attendions » avait chuchoté la femme avant de le guider vers la chambre. Elle avait quitté ses chaussons, les avait placés côte à côté au pied du lit. Elle avait déboutonné sa jupe, retiré ses collants. Ôté sa chemise, dégrafé son soutien-gorge et s’était étendue nue au dessus des draps, les bras le long du corps, frottant des orteils rougis par le froid. Tout le temps qu’avait duré l’étreinte elle l’avait appelé à voix basse « monsieur » en dépit de leur âge, de l’alliance et de ses premiers cheveux gris. Quand il passa de nouveau le seuil, l’ombre, dans la cuisine, ne s’était pas levée.
L’époux de la dernière aidait celle-ci à se pomponner en conseillant le grand miroir de sa coiffeuse quand il était apparu dans la chambre à coucher. Un petit garçon terrorisé était venu l’accueillir.
« Tu vas me faire un frère » avait-il prédit.
Neuf mois plus tard son cadet était né et le père embrassait la nuque lisse et parfumée de sa femme en la regardant se démaquiller au fin fond du grand miroir. Son ventre était encore rond mais elle désirait le troisième avant que le dernier né ne fût en âge de s’attirer la jalousie de l’aîné. Elle posa la brosse et le mari sortit.
Le mari ferma la porte et l’épouse demanda au semeur de l’aider à décoincer la fermeture à glissière de sa robe de soirée et à concevoir des jumelles, gentilles si possibles. Le tissu se déchira alors qu’elle prenait appui sur le bord du sofa. Sa robe était d’une demie taille trop petite et son bassin, estima-t-il, suffisamment large, ainsi que son sourire.
Tandis qu’il la fécondait et lui donnait des triplées, le semeur anticipait la suivante.
Suivante qui serait un jour le fruit gentil de ce large bassin, qui nourrirait sans nuance le même large dessein. Devant lui, la femme à moitié vêtue se tourna pour le dévisager, ne décelant rien d’autre que l’intuition de son succès.

Que le souhait émanât d’une femme ou d’une quelconque immanence, le semeur exécutait et sa semence allait son train, au gré ou en dépit des contingences. Lui-même ne caressait aucun espoir ni n’entretenait de flamme ; le seul sentiment qui l’habitait parlait d’un souvenir. Les pores s’ouvraient ou se fermaient et son souvenir continuait.
Le temps, pour lui, n’était qu’une ride sur la face humaine qu’il traversait. Et la roue vivante qu’il faisait tourner n’exhumait rien d’autre que son propre mouvement. Tel prophète y aurait vu le verbe mais à ses yeux lents et gris les femmes n’auraient pu se borner à de beaux compléments ; les femmes justifiaient sa présence qu’elles recevaient comme un hommage.
Toutes devinaient qu’il n’était pas dans sa nature d’assimiler la beauté à la chose : il arrivait pourtant que l’une d’elles, pleine d’un espoir vain ou d’un désespoir criard, se préparât davantage que ne l’exigeait l’usage. Sans feinte et sans mépris, il négligeait cependant le mets raffiné et la couchait sur la table, ne faisait pas plus de cas des chandelles que de la lingerie et la convainquant de quelques gestes que son espoir était puéril et sa tristesse infondée, son luxe déjà désuet, son zèle sans lendemain. La femme se délestait alors de ses excédents de soie ; il la prendrait sans fard ou ne la prendrait pas. À celles qui conservaient l’habit et le sourire, le semeur jouait l’appétit et les goûtait telles qu’elles étaient. Pour les autres, les indécises, les timides et les contraintes, il redevenait ce qu’il était et leur faisait oublier l’ombre sise à quelque table, avec l’aplomb de la fatalité et l’intime et paisible détermination de celui qui, pour s’être souvenu, ne s’est jamais trompé. Et même devant elles, le semeur ne baissait pas les yeux.
L’étoffe sensible glissait et ne se froissait pas, ravie qu’il ne soit pas de plus beau dénuement que le dénouement d’une pudeur courageuse. Puis il les laissait nues, allongées dans la lumière et la main sur le ventre, sachant que l’enfant serait belle, et semblable à sa mère.
Lorsqu’une femme l’appelait qui voulait materner il se montrait méchant garçon vilain garnement cruel et piètre amant juste assez pour l’engrosser, l’endurcir et susciter sa pensée ; lorsqu’une mère l’appelait qui s’amusait à faire l’enfant il était l’éphèbe ardent inconséquent sans vertu ni parent ; lorsque l’envie d’une femme ne l’appelait pas ou l’appelait faussement il n’entendait rien et passait son chemin. Et cela d’un geste sans souffler mot ni souhaiter faire le bien. Le semeur n’était pas casuiste, n’étant pas acteur ; il était ce rêve que font parfois les femmes, plus ou moins souterrain et toujours arbitraire.
Être seule avec le semeur, et l’enfant.
Mais même cela, il ne le savait pas. Il connaissait les portes, les ascenseurs rapides et les cages d’escalier moisies, les sourires, les besoins et le grain des soies naturelles et, chez elles, la variété d’émois allant du rêve au cauchemar et de l’ivresse à l’enfer, qu’il ne ferait que soulever du bout des doigts sans émettre le moindre souffle ni le moindre soupir.
Sa négation par devant les hommes faisait de lui l’approbation suprême de leur compagnonnage, l’aveu déjà joué d’un échec inéluctable, le témoignage presque vivant d’une félicité aveugle et imbécile ou le compte rendu d’un vieux malheur à peine suspendu au cours duquel il était fréquent qu’il désavouât l’ami, dédaignât l’amour et délaissât l’enfant.
Mais le semeur s’en allait.
Le semeur fonctionnait par probabilités.
Son souvenir était un chiffre, sa science celle de la suppléance.
Sa barbe blanche n’avait jamais été blonde. Sa semence s’écoulait sans jaillir.
Lui qui ne semait la vie que pour mesurer la mort, légataire d’une longue humanité qui défilait sur un compteur insensé que nul ne viendrait jamais relever.

O.S.

mercredi 10 octobre 2018

ANALYSE

Le Black Moutain College en 1938 © Western Regional Archives, States Archives of North Carolina.

Rire en bâillant en cette rentrée universitaire : petite analyse textuelle plate du chapitre « Où mangeons-nous ? Et que mangeons-nous ? » extrait des Mots vides de John Cage (1979):

On ignore si l’on doit parler de strophes ou de paragraphes, s’il faut même parler de poésie. En revanche, nous pouvons parler d’un concept, d’une intention de John Cage : évoquer par le menu les destinations d’une troupe de danseuses et danseurs - celle de Merce Cunningham - et de leurs mœurs alimentaires. Nous ne pouvons parler d’itinéraire car l’enchaînement des lieux ressortit plus du jeu de saute-mouton ou du saut de puces, où le hasard joue un grand rôle. Nous passons en une phrase de l’Oregon à « Varsovie, trois heures du matin. »
Aucune référence n’est faite à la psychologie ou aux états d’âmes des danseuses et danseurs.

Le style est simple, dépourvu d’images, d'affect ou de figures de style. L’effet ainsi obtenu est celui d’une accumulation de lieux et d’aliments, par une constante juxtaposition de phrases courtes, descriptives. Le ton est plat. Neutre. Des épithètes qualifient parfois les plats mangés : « succulent », « restaurant pitoyable », « meilleur poulet de l’Oklahoma» « pickles délicieux ».

Contrairement au style minimaliste de Cage, l’absorption de nourriture semble gargantuesque, dans sa variété, comme dans son abondance. Nous ne voyons jamais la troupe sur scène, dépenser toutes les protéines et graisses accumulées. Mais parfois nous la voyons se rendre aux toilettes. Au fond de la cuvette flottent parfois deux sardines qu’une danseuse n’a pas voulu manger ou a vomies parce qu'elle a voulu les manger.

La nourriture des danseuses et danseurs est tout sauf frugale. Elle peut être raffinée, exotique, grasse, commune ou inventive  - boulettes de noix dont Cage nous livre ici la recette : 4 tasses de farine, 12 cuillerées à soupe de sucre, 200 grammes de beurre, 4 cuillers à thé de vanille. Cage dit avoir « pétri 125 boulettes environ », cuites à 350° dans le four du motel. Regagne la chambre 135. La roule dans une livre de sucre en poudre. Boulettes au noix » (recette à retrouver p. 89). Cage est pince-sans-rire. Mais juste syntaxiquement. On observe pas mal de chiffres (heures, recettes, distances) comme si l’existence était une somme de nombres isolés.

Certains repères surgissent de façon récurrente dans ce road-movie sans histoire : l’intérêt de Cage pour les champignons, dont il cite avec un délice rentré les noms savants latins, même quand ils ne sont pas comestibles. Le restaurant Chez Joe, à la sortie d’Albany, dans l’État de New York.

Le tour du monde est aussi le support à une accumulation de lieux, de pays, de continents, d’hôtels, de gîte qui, eux, sont rarement décrits et jamais jugés pour leur beauté, leur luxe.
Pas de couleurs locales ici. D’intérêt architectural ou paysager.

Merce Cunningham paraît être celui qui mange le plus en quantité. Après avoir obtenu la bourse Guggenheim, quand on lui demande à quoi il va employer l’argent, il répond « Manger ! » (p.84)

Au Black Mountain College, je cite, les performances de la troupe sont payées en cadeaux et, quand l’université est ruinée, les enseignants en steaks issus de l’élevage de bétail de l'université.

Aucune notion de danse ou de chorégraphie n’est abordée sinon celle-ci : « Les danseurs ne mangent jamais de haricots avant une représentation. On se réjouit à l’avance, je crois, d’une danse végétarienne (...) La nouvelle danse végétarienne sera-t-elle aussi pleine d’énergie que la danse carnivore l’est ? » (pp. 78-79). La longue succession de lieux et de plats dénotent une certaine forme de détermination et d’abnégation exigeant beaucoup d’énergie.

La danse carnivore domine dans ces paragraphes. Mais il n’y a jamais, semble-t-il, voracité. Juste une absorption tenace, un appétit permanent mais détaché. Aucun rituel précédant les repas. Aucun système. Aucune organisation de la consommation de nourriture sinon la contrainte de l’horaire - les danseuses et danseurs doivent manger avant de répéter, c’est à dire entre 15 et 17 heures. Ils boivent de l’alcool et nagent parfois dans une piscine.

Elles et ils sont désignés par leurs prénoms tout comme certains hôtes prestigieux qui les reçoivent le sont par leur nom à l’instar des Riboud (propriétaires du groupe Danone). Boulez est appelé tantôt « Boulez » tantôt « Pierre ». Alice B. Toklas, compagne de Gertrude Stein, est appelée Alice B. Toklas. Je cite Wikipédia, ce qui laisse une marge de manœuvre à la contre-vérité : « En 1954, Alice Toklas publie un livre mêlant souvenirs et recettes de cuisine sous le titre The Alice B. Toklas Cookbook. La recette la plus connue s'appelle haschisch fudge, un mélange de fruits secs, d'épices et de « canibus sativa », d'où l'appellation de certaines préparations à base de cannabis et de chocolat : Alice B. Toklas brownies. En 1969 est sorti un film intitulé « I love you, Alice B. Toklas », avec Peter Sellers. Il raconte l’épiphanie d’Harold Fine, un avocat trentenaire névrosé parti à la recherche de Herbie, son frère, qui vit dans une communauté hippie. Alison Knowes, présentée dans le sous titre comme étant la muse qui a inspiré à John Cage ces 38 variations apparaît elle aussi sous le nom Alison Knowes. Alison Knowes était membre du courant Fluxus, qu’elle avait fondé avec le même John Cage. Le mouvement Fluxus rassemblait un groupe de poètes performers qui se disaient « anti-art ». Je n’ai pas trouvé, lors de mes recherches, quel était le plat préféré d’Alison. Mais il y a un flux, ici. Un trajet allant de la bouche de la troupe de Merce Cunningham à notre propre bol alimentaire.

Les rapports humains sont passés sous silence. Comme si les êtres, eux aussi, étaient juste juxtaposés. Pourtant, Cage dit plus souvent « nous » que « je ».

On note quand même quelques références cocasses ou philosophiques ou les deux : « Parce qu’il ne mangeait que des chardons, Milarepa en a pris la forme. » Milarepa, ascète du XIe siècle, a donné naissance au lamaïsme, bouddhisme tibétain qui cherche l’éveil et l’abolition de toute souffrance intérieure.

P. 92, le chroniqueur relate cette anecdote : « Je crois que c’est Remy qui a eu l’idée de faire notre publicité en nous qualifiant de Compagnie de Danse la Mieux Nourrie d’Amérique. »

Cinq pages plus tôt, p. 87, le même Cage déclare : « Maintenant que je vieillis, je pense que je comprends ce que Wittgenstein avait derrière la tête. Il disait que s’il trouvait quelque chose à manger, cela lui suffirait, et ne mangerait rien d’autre. »

Le concret est pour John Cage une forme de spiritualité. Wittgenstein était un philosophe mathématicien qui s’est dressé contre toutes les philosophies avant de mourir d’un cancer de la prostate dans une famille qui a compté beaucoup de dépressions et de suicides. Son Tractatus logico-Philosphicus, qui se veut un traité de logique, passe pour être un des ouvrages les plus difficiles à lire. Wittgenstein était également clarinettiste. Il s’était intéressé très jeune à ce que signifiait le mot « vérité » (comme David Foster Wallace qui l’a lui aussi étudié avant de mettre fin à ses jours).

Cette collection de faits alimentaires et géographiques s’achève par cette remarque : « La rumeur court que Merce va se retirer. Il y a dix ans, un critique londonien a affirmé qu’il était trop vieux. Lui-même dit qu’il commence toute juste à s’échauffer. »

On ignore toujours qui est Joe, propriétaire de ce fameux restaurant à la sortie d’Albany, dans l’État de New York. Mais il figure peut-être encore dans les pages jaunes.

O.S., le 24/06/2018