Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

dimanche 27 janvier 2019

MICHELLE GUERRERO : "LA LITTÉRATURE VA ENTRER EN CLANDESTINITÉ"

Dans « Crépuscule des lettres », essai fictif  et très documenté à paraître aux PUF, le sociologue franco-mexicain Michelle Guerrero prophétise le bouleversement, selon lui salutaire, qui devrait frapper de plein fouet les éditeurs français dans les vingt prochaines années.


"Le roman français agonise", prétendez-vous dans la préface : n’est-ce pas une antienne qu’on entend à propos de tout - la mort de dieu, la mort de l’art, la mort du roman, du livre, de l’Histoire -, qui reflète une angoisse cyclique et rétrograde face aux bouleversements de la société ?
C’était un peu provocateur de ma part, mais le terme à retenir était « français » et non « roman ». Aux États-Unis comme en Amérique latine, l’étiquette « littérature française » a longtemps désigné une sorte de sous-genre né après-guerre, avec la NRF et les existentialistes comme Sartre ou Camus. Aujourd’hui, elle désigne une littérature dominée par l’intellectualisme et l’auto-fiction, diffusée par des éditeurs comme Minuit ou Verticales. C'est ce roman-là qui agonise. On a largement sous-estimé l’influence que Hegel, selon lequel nous n’existerions que par le regard d’autrui, a eue sur Sartre ou Serge Doubrovsky.
Mais ce n’est que la partie émergée de notre littérature. Il n’y a jamais eu autant de « petits » éditeurs français bien plus frondeurs...
Précisément. C’est à eux qu’est revenue la lourde tâche de défricher… Mais cet éclatement éditorial signe la mort d’un certain roman français tel qu’il est perçu à l’étranger. Une éditrice d’Actes Sud me confiait très récemment la difficulté qu’il y avait pour les grandes maisons à renouveler leur domaine français. L’intelligentsia s’est coupée de la diversité de la création et ne la perçoit plus qu’à travers les meurtrières de son château. Bizarrement, elle semble être la seule à ne pas s’en rendre compte ! Pour la première fois depuis sa création en 1967, le département de littérature comparée de l’université de Princeton, par lequel sont passées des voix majeures de la littérature comme Edmund White, Joyce Carol Oates et plus près de nous Kirstin Valdez, a fermé définitivement sa section dévolue au roman français contemporain. Je sais de source sûre que d’autres universités suivront.
À quoi attribuez-vous ce désamour : à cette difficulté qu’ont les auteurs français à parler du monde tel qu’il est, sur laquelle on a tant glosé ?
C’est une façon d’envisager les choses très schématique. Chaque auteur parle, volontairement ou non, du monde dans lequel il vit et crée. Le problème se situe davantage dans ce que le lecteur, et surtout la lectrice, a envie de lire. La fiction comme capacité à générer des mondes à la fois "autres" et signifiants a toujours été malmenée en France, depuis le Nouveau Roman et ce que Nathalie Sarraute appelait à juste titre « l’ère du soupçon ». Disons que la littérature française n’a jamais réussi à se débarrasser de ce soupçon : il y a eu  ici comme une crise de foi qui n’a pas pu bénéficier, comme aux États-Unis, de la dédramatisation post-moderne, et qui a fini par contaminer la part du lectorat cultivé qui restait sensible à l’imaginaire. L’autre facteur est, selon moi, et je sais que je ne vais pas me faire que des amis, la proverbiale paresse intellectuelle de vos grands éditeurs. C’est carrément devenu un running gag chez les talent scouts qu’on interroge à Francfort ou Turin ! 
Ne serait-ce pas plutôt bon signe, cette résistance au marché mondial du livre ?
Il faut en finir avec ce mythe du village gaulois ! La France en matière de littérature est une monarchie déchue, mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue la fameuse « république des lettres » qu’elle voudrait être. La vérité est que plus aucun de ses patrons d’édition, aujourd’hui, ne croit dans les pouvoirs de la littérature. Ils s’en remettent à des thématiques fédératrices qu'un style trop épais ou voyant ne doit surtout pas encombrer... L’écriture neutre est à la fête. Le journal, le mémoire, la biographie, le pseudo traité… La France en a toujours été friande mais par le passé il existait une alternative. À force de s’en nourrir, le phagocyte a tué la bête et périra avec elle. En 2018, c’est une journaliste qui a reçu le prix Renaudot, pour un récit journalistique (Valérie Manteau, pour Le Sillon, NDLR). Que le texte soit bon ou pas, ce n’est pas le sujet. Force est de constater que, depuis Beckett, stylistiquement comme thématiquement, nous assistons à une formidable régression : l’édition est passée de la recherche de la perle rare à celle du plus grand dénominateur commun. Il faut à tout prix "éclairer" le lecteur sur le monde, comme si l'audace formelle était un frein à sa compréhension ! Un peu comme le jazz, qui a traversé un long passage à vide après les expérimentations de John Coltrane, Albert Ayler ou Anthony Braxton ; heureusement son hybridation avec la world-music et le rock ont permis une certaine régénération. Ce n’est hélas pas le cas du roman français post-oulipien.
L’influence wikipédia ?
Ce serait un peu simple. Disons que les éditeurs pensent, peut-être à raison, mais en tout cas pour leur perte, que les lecteurs actuels recherchent un lien, une familiarité, et non plus une altérité, une singularité. Le fait qu’il y ait parmi les éditeurs français de nombreux idéalistes déçus n’est pas fortuit. À la désillusion politique a succédé un renoncement esthétique : on a l’impression d’avoir épuisé toutes les visions du monde, alors qu’auparavant les éditeurs étaient des francs-tireurs qui se sentaient en mission. Ne nous méprenons pas : faire publier un texte difficile n’a jamais été une partie de plaisir, mais les auteurs avaient des soutiens, des lecteurs. Gallimard publiait Faulkner ou Hélène Bessette (rééditée par le Nouvel Attila NDLR), Hachette, Perec, Minuit publiait Simon, qui recevait le prix de L’Express en 1960 (pour La Route des Flandres NDLR), Grasset publiait Delteil malgré l’anathème de Breton etc… C’étaient eux qui proposaient la nouveauté, et à la critique d’accepter ou non : mais ils avaient la main. Aujourd’hui les grands éditeurs sont pour l’essentiel les gestionnaires maussades d’une catastrophe annoncée : leur objectif n’est pas de la déjouer, mais juste d’en ralentir la venue. Il y a une grande part de cynisme, de nonchalance et d'irresponsabilité dans cette attitude, d’autant plus destructrice qu’elle n’est plus compensée par une véritable critique littéraire qui, jadis, se moquait totalement de resservir au lecteur les plats que les attachés de presse lui avaient pré-mâchés ! Tout cela explique à mon sens pourquoi ce que j’appelle dans mon livre « l’assise fictionnelle » - le champ créatif couvert par les romans, thématique ou stylistique - s’est considérablement réduite au profit de l’« assise analytique ». Par défaut, par manque de confiance en l’avenir, on a assigné à la littérature la tâche qu’on assignait auparavant à la sociologie ou à la philosophie. Or elle n’est clairement pas faite pour ça. Houellebecq est un très mauvais sociologue ! 
Ce n'est pas le cas dans les autres pays ?
Pas partout. Dans certains pays, la littérature résiste. Des piliers comme Borgès et Cortázar, Vargas Llosa et García Márquez ont, pour le moment en tout cas, sauvé la littérature d’Amérique latine, pour parler d’un domaine qui m’est cher. La notion de « réalisme magique » a été une incroyable bouée de secours. Il existe à cela une raison esthétique : la fiction latine, depuis Machado de Assis (1839-1908, récemment réédité par Grasset NDLR) a toujours intégré son propre commentaire critique. Elle n’en a jamais eu peur, comme chez vous.  Le plus drôle, c’est que ces grands romanciers novateurs ont beaucoup plus de poids dans la population que tous vos apprentis sociologues ! Aux États-Unis, on perçoit encore une tension entre renouvellement et abandon de la fiction créative au profit de ce que Mallarmé appelait avec mépris « l’universel journalisme » mais bien malin celui qui peut prédire quelle en sera l’issue. En France, le dossier semble clos. Quelqu’un comme Hunter S. Thompson se retrouve catalogué en « fiction », c’est tout dire !
Votre propos pourrait sembler excessivement pessimiste…
Au contraire ! Combien y avait-il de lecteurs au XVII, au XVIIIe siècle ? Cela a t-il empêché l’émergence d’une Madame de Lafayette, d’un Diderot, d’un Laclos, d’un Marivaux ? Il ne se passe pas une année sans qu’on adapte leur œuvre au théâtre ou au cinéma... Qui appréciait vraiment l’œuvre de Duchamp dans les années 50 ? Et quelle est son influence aujourd’hui ? Immense. Le choix qu’ont fait les ténors de l’édition d’abandonner leur rôle de vigie va se retourner contre eux, certainement pas contre la création elle-même. Même quand le format papier disparaîtra, même quand seules subsisteront de minuscules maisons d’éditions assez légères pour tenir la barre et ne pas couler sous le poids des charges et des dividendes de leurs actionnaires, il y aura toujours des créateurs, comme dans  les autres disciplines artistiques. La création existe depuis Chauvet (plus ancienne grotte ornée au monde, datée d'entre 33.000 et 35.000 ans avant JC, NLDR) et ne s'éteindra qu'avec l'espèce. Fatalement, les gros vendeurs vont en pâtir - les rayons qui leur sont réservés dans les supermarchés culturels diminuent déjà d’année en année, et le pilon n’a jamais aussi bien fonctionné - mais ceux qui osent fabriquer de nouveaux langages, eux, pourront enfin avoir les coudées franches. Mieux vaut un cercle de lecteurs restreint et convaincu, qu’un cercle important et peu concerné.
C’est un peu paradoxal, non ?
Je ne parlais pas de coudées financières ! La pression économique qui découle du fait de vouloir et de pouvoir encore « faire carrière » par l’écriture est abrasive. C’est un vieux rêve légitime, mais surtout dévastateur en ce qu’il nivelle et uniformise les créations. Quand les auteurs s’en affranchiront, la littérature française retrouvera naturellement sa pluralité et sa vitalité. Elle redeviendra, comme on le dit en politique, « force de proposition ». Tant qu’il y aura un lecteur…
Votre essai finit par une critique assez mordante de l’expression « passer sous les radars »…
L’Histoire devrait pourtant nous apprendre à être plus circonspect à l’égard de ce qui, aujourd’hui, paraît évident. La pensée humaine ne fructifie pas à force de répétitions du même. Ce serait la sous-estimer. La pensée se fabrique en silence, dans les arrière-cuisines, loin des pôles de décision et des comités de lecture, à la croisée d’innombrables paramètres, intimes et extimes. Or c’est la pensée qui valide ou non une autre pensée que la sienne. Un livre fonctionne alors qu’on ne s’y attendait pas, l’éditeur se dépêche de battre le fer tant qu’il est encore chaud, de capitaliser sur ce succès inespéré mais, nouvelle surprise, la recette prend déjà l’eau, heureusement un autre survient, et ainsi de suite… Tous les éditeurs le savent, mais c’est plus fort qu’eux. Ils sont devenus trop lourds pour remonter le courant et faire autrement que le suivre. C’est la raison pour laquelle les ventes dans le domaine de la fiction française ont été divisées par deux et demi en vingt ans malgré le panurgisme ambiant. Internet est un bouc-émissaire facile : selon le CNL, un Français lit en moyenne 20 livres par an en 2017, contre 16 en 2015. Les Français n'ont jamais lu autant ! La vraie question est : qu'est-ce qu'on leur donne encore à lire ? La couverture média a beau être de plus en plus agressive et uniforme, la réponse des libraires s'amenuise. Un prix littéraire n’est plus un blanc seing. Faire un « plateau » non plus. Le hasard revient en force. La littérature a commencé d’entrer en clandestinité, et c’est ce qui la sauvera.
Propos entièrement téléphonés recueillis par O.S. le 10.01.2019


dimanche 20 janvier 2019

ENTRETIEN

Rodrigo Fresán : « L'idée de futur est terminée »


Si la SF, ou un « parfum » de SF, parcourt toute l’œuvre du romancier argentin Rodrigo Fresán, c’est dans Le Fond du ciel, que le phénomène est le plus visible. Alors quoi ? Un homme du futur, ce Fresán ? Que nenni. Un anti-William Gibson. Un ennemi déclaré des gadgets hi-tech, des réseaux sociaux et, plus étonnant encore, de la vitesse. Nous l’avions rencontré en juin 2011 aux cinquièmes Assises internationales du roman de Lyon.
 
Dans vos livres, que ce soit dans Mantra ou plus récemment dans Le Fond du ciel, le futur est toujours lié au passé. Relié à l’enfance.
En littérature, le passé est tout. Le futur est juste une illusion. Par principe, quand vous écrivez, dans l’acte même d’écrire, vous êtes toujours en train de vous rappeler ce qui vous est arrivé deux secondes, cinq minutes, deux heures ou trois jours plus tôt, quand vous preniez des notes, et il faut que vous l’écriviez. Vous travaillez toujours avec le passé, que vous écriviez sur le présent ou sur l’avenir. J’ai toujours trouvé étrange, étant gosse, que dans ces récits fantastiques ou dans ces films sur les machines à remonter le temps, il y ait toujours cette obsession à se rendre dans le futur, mais jamais dans le passé. Alors que le passé est un lieu beaucoup plus intéressant. Retourner dans le passé vous donne la chance de comprendre beaucoup de choses que vous ne pouviez pas comprendre quand ce passé était encore votre avenir. C’est un endroit auquel on revient sans cesse.
 
Raison pour laquelle vous n’avez jamais écrit de "vrais" livres de science-fiction ?
J’ai toujours lu de la science fiction et j’en lis encore beaucoup même si j’en lisais encore plus quand j’étais gosse. Mes écrivains préférés sont des écrivains de SF comme Philip K. Dick, Kurt Vonnegut, J.-G. Ballard, ou des auteurs dont les livres contiennent de la SF comme Borgès et Bioy Casarès et notamment son Invention de Morel. J’aime généralement tous les écrivains de SF qui ne se présentent pas tout le temps comme des écrivains de SF – et je me fiche de ceux qui, comme Asimov, passent leur temps à dire « Hé, je suis un écrivain de SF !». Je n’aime pas ce genre de SF qui proclame sans arrêt « Hé, je suis de la SF, je suis le futur !» - où tout est expliqué dans le livre. Je n’aime pas ces films comme Star Wars qui, d’une certaine façon, jouent au futur et exhibent tous ces gadgets en disant « Hé, regardez ce que j’ai là !» C’est absurde, parce que cette réaction est celle du présent. Ils ne peuvent pas savoir ce qu’ils éprouveront dans le futur. C’est pourquoi ils ont pâti d’un film comme 2001, L’Odyssée de l’espace

Film que vous citez souvent dans vos livres…

Oui, parce que c’est le premier film de SF qui n’essaie pas de se dire SF, qui ne se soucie pas de se revendiquer du futur. Il se déroule dans le présent. En même temps, paradoxalement, c’est un film de SF qui porte dans son titre un futur précis : 2001, et non 2000. C’est d’ailleurs, je crois, la seule chose qui ne fonctionne pas dans ce film. 

Mais vous pouviez aussi écrire de l’anticipation, comme Ballard…
C’est vrai, mais tous mes livres sont de gigantesques clins d’œil. Même dans mon premier livre, Historia argentina (L’Homme du bord extérieur, NDLR), je parle d’une fondation futuriste qui préserve les écrivains. J’aime ces petites touches. Je pense que ça vient de Kurt Vonnegut. La plus grande partie de sa carrière, on l’a pris pour un auteur de science-fiction - même lui en plaisantait. Il avait inventé cet écrivain de science-fiction, Kilgore Trout, qui remplissait ces livres de sujets absurdes et de réflexions sur ce que devait être la science fiction. Là où j’ai le plus approché la SF est Le Fond du ciel, qui n’est pas…

Un livre de SF mais sur la SF…
C’est ça. Exactement ça. J’aime la SF comme parfum, je n’aime pas tout le costume d’astronaute. La science-fiction et la fiction, c’est pareil. Une voiture, c’est une voiture, quelle que soit la marque. Au fond, ça a toujours quatre roues et ça va d’un point à un autre. Je n’aime pas me coller une étiquette. La seule chose géniale qu’il y a d’être né en Argentine, c’est peut-être que la littérature argentine ne connaît pas de limites. Vous pouvez toujours faire ce que vous voulez. Personne n’attendra de vous que vous donniez dans le « réalisme magique »…

L’étiquette serait juste une habitude française ?
Non, c’est le cas partout. Mais personne n’attend de grand « narco-écrivain » argentin, de grand « réaliste magique » argentin… Borgès en est le meilleur exemple. Il a toujours fait ce qu’il voulait. Toute la littérature argentine est ainsi. Faite de livres. Faite de livres où on lit des livres !

D’où le côté métafictionnel de vos fictions, truffées de mises en abyme et de citations…
C’est le motif le plus important de cette littérature. Dans tous les meilleurs livres argentins, vous trouverez quelqu’un en train de lire. La littérature argentine est une littérature de lecteurs. C’est dans Borgès, dans Cortázar, dans Bioy Casarès, dans Alan Pauls… Quelqu’un y ouvre toujours un livre, dit qu’il est train de lire un livre qui bla bla bla… C’était métafictionnel avant que la métafiction ne devienne une réalité et une mode. C’est comme ça depuis le début des temps. Le premier « classique » argentin, Facundo de D.F. Sarmiento (éditée à la Table ronde en 2011 NDLR), qui doit dater du début du XIXe siècle (1845 NDLR), est rempli de différents niveaux de lectures, de brusques changements de structures et de points de vue… C’est censé être un classique mais c’est un livre très étrange…

Comme Tristram Shandy de Sterne ?
Je n’y avais jamais pensé, mais oui, d’une certaine manière !

Dans Mantra, le narrateur affirme « Maintenant nous vivons dans le futur ». Mais c’est ce que chacun a dit lorsqu’est arrivée la première voiture, quand, au plafond, la première ampoule a succédé aux chandelles… Le futur va toujours trop vite !
Mmm… Je sais. En vieillissant, je me découvre de plus en plus en défenseur de la lenteur. Nous devrions revenir un peu en arrière, ralentir un peu… OK, la vitesse, c’est très bien. Mais pas la vitesse pour la vitesse… Pas au point de chanter en permanence les louanges de la communication à grande vitesse, du type Facebook. Je veux dire… Vous n’avez pas besoin d’un million d’amis, ni même de cinquante. Ayons dix bons amis et ce sera super ! L’idée d’être tout le temps en communication… Vous vous souvenez de cette époque où quelqu’un voulait toujours vous montrer ses photos de vacances ? C’était une torture ! Et maintenant vous regardez ces photos sur Facebook et vous êtes censés dire : ouahou, elles sont superbes ! Tout le monde détestait ça et voilà que ça recommence ! Je trouverais chouette qu’on ralentisse un peu et qu’on prenne plus de temps à rester seul. Et par seul, j’entends avec votre femme et vos enfants. Pas avec vos millions d’amis d’écran. Ou même juste avec soi-même. Vous avez besoin d’être seul pour lire ou pour écrire, pas avec tous ces « amis » qui regardent par dessus votre épaule.

La solitude est une autre grande constante dans vos romans…
La solitude était jadis un privilège. Si aujourd’hui vous dites que vous souhaitez rester seul, c’est forcément qu’il y a quelque chose qui cloche. Ça ne me plaît pas, cette idée que des gens soient « branchés » tout le temps…

Et pourtant, tout au long du Fond du ciel, les trois personnages principaux passent leur temps à essayer d’entrer en contact et de se rejoindre… Ce fond du ciel lui-même leur sert d’horizon commun !
Le Fond du ciel est une histoire d’amour, point. Tout comme L’Invention de Morel d’Adolpho Bioy Casarès en est une. J’avais dans l’idée de mettre des sentiments, à un degré que je n’avais pas atteint jusque là dans mes livres. Pour la première fois, j’avais envie d’être romantique. Ce que je voulais vraiment, c’était écrire un roman de fin du monde où le monde avait déjà pris fin et où une fille tente d’envoyer une dernière carte postale de sa civilisation, sur laquelle elle et ces deux hommes pourraient constituer une sorte de mythe moderne. C’est très simple en fait. C’est même de la guimauve. Oui, on peut aller jusqu’à dire ça... De la guimauve. Je voulais vraiment être sentimentaliste à la façon du Frank Capra de La Vie est belle. Un film où il y a aussi beaucoup de neige. J’aime vraiment ça. Quand vous vieillissez et que par exemple vous devenez père, les sentiments deviennent beaucoup plus importants dans la littérature.

En France, plusieurs intellectuels affirment que le futur est mort, et que le seul temps qui compte aujourd’hui, c’est le présent – un long présent sans fin. Vous êtes d’accord avec ça ?
Le futur va mourir parce que vous allez mourir. Vous ne serez pas capable d’en faire l’expérience parce que vous ne serez tout simplement plus là ! Vous devez comprendre que votre futur va devenir le présent puis le passé d’autres personnes. C’est un cycle sans fin. Ce que je pense, c’est que l’idée de futur est terminée. Si vous remontez quarante, cinquante ans en arrière, on se faisait une grande idée du futur, comme dans les livres de SF où les voitures volaient… Maintenant, c’est un peu comme si on vivait dans le futur. On sait qu’à l’avenir, ce sera plus ou moins la même chose que maintenant.

Mais comment pouvez-vous en être sûr ? Comment pouvez-vous dire que nous vivons dans le futur ?
Hum… Les gens vont vivre plus longtemps ! Le passé sera de plus en plus long aussi. Comme je le dis dans le livre, je pense qu’une des choses auxquelles nous sommes résignés, dans notre imaginaire, c’est à l’idée de ne jamais voir arriver d’aliens. Personne n’attend plus d’être sauvé par des extra-terrestres. Nous sommes devenus nos propres aliens. Nous ne voyageons plus dans l’espace mais dans notre espace intérieur, via l’ADN. Personne n’en a plus rien à faire, d’aller sur une autre planète ! 

N’est-ce pas un peu triste ?
Ça fait partie d’un cycle, là aussi. Ça reviendra sans doute un jour quand nous aurons fini par démolir la planète et qu’il faudra en partir, un jour ou l’autre. Le dernier voyage touristique dans l’espace a eu lieu la semaine dernière n’est-ce pas ? Et nous aurons encore à bâtir des fusées non ? 

Aujourd’hui la SF est à la mode dans la fiction contemporaine, comme chez Will Self ou David Foster Wallace… Comment l’expliquez-vous ?
Tous ces auteurs appartiennent à ma génération. Nous avons grandi avec la SF. C’est une sorte d’acné, de bouffée de chaleur qui se déclare d’une façon ou d’une autre… Ça fait partie des choses que nous lisions quand nous étions gosses : les comics, Superman etc… J’ai regardé pas mal de fois Bob l’éponge, ce dessin animé qui se passe sous la mer. C’est totalement surréaliste. Quand je regarde ce cartoon qui est fait par des types de mon âge, je me dis : bien sûr, ils se droguaient quand ils avaient vingt ans et maintenant ils écrivent des cartoons. Ce n’est pas comme les dessinateurs qui bossaient chez Disney dans les années 50, et qui étaient très classiques. C’est la même chose avec la SF. Qu’est-ce qui se passe dans Bob l’éponge et pourquoi ? C’est totalement dingue. Un jour, croyez-moi, on y verra débarquer un robot (Mantra a sa momie-robot, NDLR).

L’idée désincarnée du futur pourrait être un nouveau territoire mythique pour la littérature, comme jadis l’exotisme colonial dans la littérature européenne…
Il y en a toujours eu dans Stan E. Lavlamb (??) ou dans David Foster Wallace et son Infinite Jest ou chez Kurt Vonnegut. Une fois encore, les écrivains argentins les plus importants œuvrent dans ce genre et en Argentine, nous n’avons pas ce genre de problème...

Ici oui !
En Espagne aussi ! Ils enchaînent les livres sur la guerre civile – et la moindre référence à Blade Runner leur fait s’écrier : Waou, Blade Runner ? Alors qu’en Argentine c’est tout à fait normal. Nous n’avons aucun problème avec ça. Qui est le plus grand écrivain argentin ? Borgès. Et il écrivait des nouvelles fantastiques.

Pensez-vous comme l’héroïne sans nom du Fond du ciel que de « conter les différentes fins du monde », c’est « les refuser, les éteindre une à une » ?
Oui.

Sûr ?
Pourquoi pas ? A y réfléchir je prends ! Au moment de me lancer dans son portrait, quand je commençais à préparer un peu le terrain comme le fait tout écrivain, je me suis dit que c’était vraiment elle l’auteur du livre, que c’était elle qui procédaient par petites touches, qui effectuaient d’une certaine façon les finitions pour réunir ces deux hommes dans l’espace et dans le temps. Et puis, c’est elle qui écrit ce livre, Évasion.

Qu’y a-t-il dans le fond du ciel ?
Je ne sais pas. On parle toujours du fond de la mer et j’aime vraiment cette idée. J’ai trouvé que ça sonnait bien, comme titre. L’expression était présente dans le court extrait que j’avais utilisé pour l’édition de poche. C’est une notion qu’on retrouve dans la mythologie grecque : au fond du ciel tout survient en même temps, il n’y a pas de passé, de présent, de futur. Pas de ciel, pas de monde. C’est drôle parce qu’au départ c’était juste une idée une peu « lyrique » et en même temps il s’est avéré que c’était la parfaite définition du lieu où se déroule l’action…. 

Propos recueillis et traduits par Olivier Saison pour le site Fluctuat (qui a finalement coulé).

mardi 18 décembre 2018

ENTRETIEN



Russell Banks : « Les gens n'ont pas souvent conscience d’appartenir à l’Histoire »

Longue promenade mémorielle, depuis le Carlton de Lyon, dans l'œuvre de l’auteur de De beaux lendemains et surtout d’Hamilton Stark. C’était en 2008 et La Réserve allait sortir chez Actes Sud. Le romancier du Massachusetts publierait ensuite Lointain souvenir de la peau (2013), Un membre permanent de la famille (2015) et Voyager (2017).

Bien que la plupart de vos livres traitent de divorce, de crise familiale et d’alcoolisme, seriez-vous d’accord pour dire que leur sujet principal reste l’Histoire ?
C’est assurément le contexte principal. Je suis très sensible à l’Histoire et à la manière dont les gens tentent de vivre à l’intérieur d’une Histoire donnée. Même si, la plupart du temps, ils n’ont pas conscience de lui appartenir.
Même en ce qui concerne la narratrice d’American Darling ?
D’une certaine façon, oui, elle est en très consciente, bien plus que n’importe lequel de mes autres personnages. Quoi que, Owen et John Brown dans Pourfendeurs de nuages le sont aussi... Mais je pensais surtout à des gens comme Bob Dubois, de Continents à la dérive ou de Wade Winehouse d’Affliction, des gens simples qui ne se rendent pas compte de toutes les forces historiques qui les traversent, contrôlent, dessinent leur destinée. Si Hannah Musgrave d’American Darling ou John Brown sont plus lucides quant à ses forces, c’est parce qu’ils sont plus intellectuels, plus cultivés et que leur imagination le leur permet. Ce qui ne les rend pas plus conscients de l’impact psychologique de ces forces et des éléments subjectifs altérant leur jugement. Je pense que la plupart des gens sont issus du mélange de plusieurs éléments, historiques, économiques... sociaux... raciaux... sexuels : tous ces éléments qui contrôlent le comportement des gens à un degré considérable et dont il est très difficile de s’affranchir, pour chacun de nous. Il existe enfin des facteurs psychologiques, comme les dynamiques familiales, l’ordre de naissance dans la famille, la petite enfance ; tout cela joue aussi. Il n’y a pas d’explication unique pour justifier ce pourquoi tel personne suit ce chemin, et telle personne un autre. C’est une interaction de forces.
Un autre thème récurrent dans vos romans semble être le lieu. Bone cherche sa place dans le monde comme s’il ne savait pas de quel pays il venait. Même chose pour le professeur du Livre de la Jamaïque. D’ailleurs, la plupart de vos romans se situent moitié en Amérique, moitié dans un autre pays, souvent africain...
Vous avez raison. Cela s’explique d’abord par mon expérience personnelle. Dans les années 70, j’ai quitté les États-unis pour vivre plusieurs années en Jamaïque. J’ai ainsi réalisé que je pouvais voir mon propre pays de loin, que je le voyais plus clairement de l’extérieur que de l’intérieur. Quand je sors des États-unis, je peux me retourner, regarder en arrière et le voir plus nettement, et c’est ce qui modèle mes opinions politiques et ma vision de la réalité sociale américaine, avec plus de rapidité et d’acuité que si j’étais restais chez moi. J’ai fait cette expérience et j’ai tenté de la dramatiser, de la rendre romanesque dans Le Livre de la Jamaïque, que j’ai écrit juste après mon retour. C’est une expérience similaire que fait Bone dans Sous le règne de Bone et, à un certain degré, ou Hannah Musgrave qui peut sortir de son pays et regarder en arrière et se voir elle-même dans un contexte, avec plus de clarté que quand elle reste aux Etats-Unis. À la fin du Livre de la Jamaïque, le professeur américain rentre chez lui, défait, après avoir échoué à pénétrer l’identité jamaïcaine, en homme plus sage mais aussi plus triste puisque son mariage était détruit... et qu’il est devenu Capitaine Blood lui-même en se servant de la machette pour couper la main du Jamaïcain avec une puissance qu’il ne se savait pas posséder ; Bone, lui, n’y retourne jamais vraiment : on le quitte sur un bateau dans les Caraïbes.
Entre deux mondes.
C’est un adolescent, Il a toute sa vie devant lui. Je crois que Sous le règne de Bone a une fin heureuse. Il est plus sage mais il est toujours jeune, capable de concevoir, de découvrir qui il est. De tous mes caractères, c’est le seul pour lequel je me demande encore : où il en est, à présent ? Où est-il ? Que fait-il ? Quel âge a-t-il ? Il avait 16 ans en 1994... Il aurait 28 ans aujourd’hui et dirigerait probablement un petit restaurant en Martinique ou ailleurs...
C’est votre personnage préféré ?
D’une certaine façon, oui, c’est celui qui reste auprès de moi le plus longtemps. Il était si jeune au moment où je l’ai abandonné. Il avait quinze ans... Il a eu une vie après la fin de mon roman. Si je devais écrire une suite à un seul de mes romans, ce serait une suite à Sous le règne de Bone, pour savoir ce qui lui arrive.
Une partie de vous ?
Chacun de mes personnages est une partie de moi, même Hannah Musgrave d’American Darling. Je pense vraiment que c’est parce que je l’ai quitté avant de savoir quel homme il deviendrait, et j’en éprouve une véritable curiosité. Il reste un mystère. Un jour, je reviendrais vers lui. Peut-être. C’est un personnage qui me tient vraiment à cœur. Un jour, un dessinateur m’a proposé d’utiliser Bone pour en faire un roman graphique : sur Bone, pas sur Sous le règne de Bone : il voulait dessiner ce qui arrivait à Bone après la fin du livre. Dans sa tête, il revenait chez lui, dans l’État de New York, en homme plus sage et plus vieux. J’ai réfléchi et j’ai dit non, je ne pense pas... Et je ne lui ai pas donné les droits de l’utiliser. Je me suis dit si quelqu’un doit un jour écrire une suite à Bone, ce sera moi.
L’errance de Bone, sa quête d’un autre pays, semble parallèle à sa quête du père, et c’est encore le cas dans le Livre de la Jamaïque ou dans Hamilton Stark. Une quête impossible.
Je ne l’avais pas remarqué. C’est d’ailleurs aussi le cas d’American Darling. Il y a un rejet de ce qui est « donné » à chacun des personnages, y compris John Brown et Bob Dubois de Continents à la dérive, qui rejette le monde qui lui est donné : le New Hampshire, qu’il quitte pour la Floride et changer de vie. Votre observation est juste.  Il y a une recherche, disons, d’une patrie qui est différente de celle qui a été donnée au personnage par la naissance et la famille. Et la plupart du temps, le personnage échoue à trouver cette patrie. Mais il change. Je crois que c’est le cas pour chacun de nous. Nous avons besoin de rejeter ce qui nous a été donné pour trouver ou découvrir de nouveaux critères de vie, une nouvelle patrie.
En Afrique, en Jamaïque ?
En tout cas ils essaient. Certains de mes romans traitent de la partie rejet comme Affliction...
Je n’avais jamais pensé, avant que vous ne le mentionniez, que c’était un élément d’Hamilton Stark mais je dois admettre que vous avez raison. Il y a un processus de rejet et la quête résulte de ce rejet. Dans Pourfendeurs de nuages, ce rejet revêt une forme différente, celui des États-Unis comme pays esclavagiste, ou une forme violente comme chez Owen et John Brown qui conduit systématique au désastre... mais c’est une intéressante notion qui m’avait échappé...
Question stupide : avez-vous honte d’être blanc ?
Certains de mes personnages en conçoivent une certaine culpabilité. Mais je n’ai pas plus à éprouver de la honte que de la fierté. Je rejette les deux. Mais je pense que beaucoup de blancs sont fiers de l’être, et qu’ils en conçoivent une certaine supériorité. Il est intéressant de voir que les blancs qui dominent la société tendent à penser que le blanc n’est pas une couleur, et que ce sont les autres qui sont colorés. Alors que nous sommes tous colorés, mais pas de la même façon.
Avez-vous jamais pensé raconter une histoire à travers la voix d’un homme noir ?
J’y ai effectivement pensé. Je peux le faire si l’histoire le demande. Je peux raconter l’histoire depuis le point de vue d’un noir comme depuis celui d’une femme, comme dans De beaux lendemains ou American Darling. Mais il y aurait alors certaines contraintes : j’aurais besoin de savoir à qui cet homme parlerait. Je sais ce que disent les noirs quand ils parlent aux blancs mais je ne sais pas ce qu’ils disent entre eux parce que je n’ai jamais été là à ce moment-là, tout comme je ne sais pas ce que les femmes disent quand il n’y a pas d’hommes dans les parages. Je dois donc trouver à qui il parle comme je le disais hier soir lors de la lecture ; je savais ce que dirait Hannah Musgrave si elle parlait à un homme comme moi. Eh bien c’est la même chose. Je saurais ce que dit cet homme noir s’il parlait à un homme blanc. Je devrais mettre sur pied cette scène pour le découvrir. Je pourrais le savoir parce que j’ai beaucoup d’amis noirs, africains ou afro-américains, et je sais qu’il y a certaines choses qu’ils ne me diraient pas à moi mais diraient à un autre noir.
Par exemple ?
Leur attitude envers les blancs. C’est la même chose entre les hommes et les femmes. Nous avons tous ce petit truc plus ou moins conscient de rétention et de régulation de notre parole, sur ce que nous pourrions révéler de nous-mêmes. La vie est un processus continu consistant à donner et retenir. Le discours est de ces actes qui révèlent autant qu’ils fédèrent. Tout narrateur, toute histoire, tout conteur fait la même chose : il révèle et fédère en même temps.
Pourtant le professeur du Livre de la Jamaïque comprend qu’il ne pourra jamais se mettre à la place d’un Jamaïcain, d’un Marron (descendant d’esclaves africains qui se sont libérés de leurs fers Ndr)...
Il essaie. Comme Bone, qui finit par couper ses dreadlocks et les abandonner dans les collines... et réalise qu’il ne peut pas s’identifier avec la victime jamaïcaine, puisqu’il n’a pas été tué parce qu’il était blanc. Il avait rêvé qu’il était un enfant esclave des plantations mais, dans la réalité, il ne peut pas se projeter. Johnny fait la même découverte, peu à peu...
Lequel est, parmi tous vos livres, celui que vous préférez ?
Vraiment, je n’en ai pas.
Le prochain ?
Oui, c’est cela, celui que je n’ai pas encore écrit ! Parce que je viens de finir un roman, La Réserve, et que je suis douloureusement conscient de ses limites, alors c’est forcément le roman qui n’est pas encore écrit, celui qui n’a pas encore de limites et qui est donc parfait...
Pensez-vous comme Bone qu’un bon livre est un livre facile à lire ? Vos premiers livres comme Hamilton Stark ou Le livre de la Jamaïque étaient plus complexes esthétiquement que les derniers...
C’est un préalable formel. Vous avez différentes conditions d’écriture, qui dépendent du sujet que vous traitez et de la façon dont vous pouvez l’approcher. Parfois, vous pouvez allez directement sur le sujet, parfois c’est très difficile et vous devez être plus indirect, user d’une forme plus élaborée comme dans le cas d’Hamilton Stark, où la quête devenait quasiment métaphysique, ou dans le Livre de la Jamaïque, qui impliquait une recherche d’identité plus complexe, en termes raciaux, à laquelle je ne pouvais accéder qu’indirectement. Celui que je viens de finir, en fait, est formellement complexe, il y a des flashback et des anticipations, différents tons. Hier soir j’ai lu deux passages, un très descriptif et très subjectif, celui où l’homme et la femme sont dans l’avion, qui se déroule le 4 juillet 1936, et l’autre très, très détaché et froid, en Europe, un an plus tard, où vous ne savez pas qui est la femme et d’où elle vient, ce qui se passe... La Réserve est beaucoup plus complexe qu’American Darling, formellement. Plutôt que simple ou complexe, je préférerais direct et indirect. Par exemple, j’estime que la narration d’American Darling est très complexe à sa façon, avec trois histoires qui se développent en même temps : âge de l’enfance, Amérique, Afrique... le tout du point de vue d’une femme qui possède une ferme dans l’État de New York et regarde en arrière, depuis son époque post 11-Septembre. Trois différentes histoires parallèles qui conduisent au même point antérieur, mais pas ouvertement...
Qu’en est-il de votre adaptation pour le cinéma de Sur la route de Kerouac ?
Je me le demande ! J’ai adoré l’écrire pour Coppola mais c’était le quatrième scénario qu’on lui donnait, et aucun des trois précédents ne lui plaisait ! Il en a même écrit un lui-même avec son fils Roman, juste avant le mien. Le dernier dont j’ai entendu parler était de Walter Salles (réalisateur de Central do Brasil Ndr) avec Francis à la production. Francis a également lu un autre script, mais je ne sais plus lequel... Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer. Coppola devait le faire il y a près de quarante ans. Il avait acquis les droits en 1969, pas une simple option, mais tous les droits d’adaptation, ce qui ne devait pas représenter beaucoup d’argent car Kerouac n’était plus très coté alors, il était devenu presque obscur. Personne ne peut savoir ce qui adviendra sauf Francis qui lui-même hésite depuis quarante ans, si bien que, parfois, je me demande si cette adaptation verra jamais le jour ! Mais pour moi ce fut une grande aventure car j’admire Coppola, c’est une personnalité, un homme brillant, et j’ai dû me replonger dans Sur la route et négocier avec les difficultés qu’il y a à adapter pour l’écran. Quand j’ai écrit le script, je me suis aussi replongé dans toute les écrivains beat de l’époque, dans la correspondance de Kerouac, lettres d’amour, journaux intimes, biographies et ainsi de suite... C’était drôle parce que c’était un peu dans ma propre jeunesse que je me replongeais... Je suis de la génération qui a suivi celle des Beat. Ils ont émergé dans les années 50-60, quand j’étais encore adolescent, et je les ai lus quand ils venaient juste de publier, plus âgé que moi de 20 ans... Ils étaient comme mon père et mon oncle... et je les avais pas relus de près depuis. Entre-temps je n’étais pas revenu à Ginsberg, Burroughs et à tous ces écrivains que j’avais lus quand j’étais jeune. Je me suis rendu compte que la plupart étaient vraiment bons et, ce que j’admire plus encore, qu’ils avaient au-delà de la rébellion que tout le monde voyait, cette sorte de très grande ambition pour la littérature et même pour l’art. Kerouac voulait devenir le prochain Proust... Il avait cette ambition démesurée ! Il voulait tout réinventer et il pensait qu’il le pouvait... Il n’y est pas parvenu, bien sûr, mais j’adore cette ambition, c’est une bonne chose, trop d’écrivains aujourd’hui n’ont pas cette ambition, ils veulent juste devenir célèbres ! Ils ne veulent pas réinventer le monde et c’est précisément ce qu’on devrait vouloir faire quand on est jeune ! Écrire le grand roman américain ! Le grand poème épique américain ! Ginsberg avait cette ambition : raconter l’histoire de l’Américain, toute l’histoire, tout mettre dedans...
Comme William Vollmann (entretien à suivre Ndr) ?
Je suis content que vous le citiez. Parmi tous les auteurs de sa génération, il est celui qui nourrit encore cette ambition ! Mais la plupart de ses collègues ne l’ont pas. En France non plus d’ailleurs. Comme partout d’ailleurs sauf peut-être aux États-unis ou en Australie. Les écrivains australiens ont cette immense ambition car à leurs yeux, leur pays est encore un pays neuf et ils le recréent encore dans leur art, des gens comme Thomas Keneally (qui a écrit, entre autres, La Liste de Schindler Ndr) et Peter Carey...
Vous considérez-vous comme un écrivain américain ou comme un écrivain tout court ?
Je ne me vois pas comme un écrivain américain. Je l’ai fait quand j’étais jeune, quand j’avais encore un fort sentiment d’appartenance nationale mais peu à peu, il s’est estompé et j’en suis heureux ! Il est très important d’abandonner ces idées d’écrivain national : vous êtes juste un écrivain et vous devez transcender ces limites que représentent l’identité nationale, raciale, sexuelle... Si vous voulez devenir un artiste, il faut dépasser tout cela... J’ai dû passer par plusieurs étapes pour m’échapper de ces conceptions identitaires étriquées et m’identifier à un écrivain... En tant que citoyen, je suis Américain, comme je sais que je suis blanc de couleur de peau, ou sexuellement un homme... Mais comme un écrivain, je n’ai aucune de ces identités. Je me sens aussi proche d’une écrivaine chinoise ou du nigérian Wole Soyinka (premier Nobel de littérature noir Ndr) que d’un américain comme John Updike ! Nous sommes tous les trois écrivains et je suis heureux que ces dernières années, je sois parvenu à traverser ces barrières, moralement et physiquement, en voyageant et en m’investissant dans le Parlement international des écrivains et dans des festivals comme celui-ci (Les Assises internationales du Roman Ndr), où je peux éprouver et exprimer une forme de solidarité avec mes collègues. C’est comme un rassemblement, une famille, et je suis très content qu’il existe ce type d’événements. Je m’y rends toujours parce que ça me permet de réaffirmer ma solidarité envers tous les écrivains du monde entier.
Retranscription intégrale de propos recueillis et traduits par O.S. pour le quotidien Lyon Plus.

vendredi 30 novembre 2018

CHRONIQUE (3)



"L'Arbre monde" de Richard Powers, ou le choix des arbres

L'homme scie la branche sur laquelle il est assis : voilà, brut de décoffrage, le constat de Richard Powers. Incapable de changer sa vision du monde, il est un champignon envahissant et toxique (un clitocybe ?) rongeant le pied de l'arbre millénaire qui lui offre de l'ombre et qui, pour lui donner beaucoup, n'a jamais reçu grand chose de sa part si ce n'est le plaisir d'être taillé à ras et débité en tranches. À la fin, comme chacun sait, l'espèce humaine périclite, mangée par son propre appétit. Tous les activistes de "L'Arbre monde" étaient auparavant des individus - un indien tétraplégique programmeur d'univers virtuels, une chercheuse quasi autiste en sylviculture, une cadre supérieure en quelque chose, un bûcheron, un artiste "primitif", une étudiante un peu nympho très paumée et trop camée, un sociologue cynique - avant de se transformer en rameaux, en cônes et en fruits, et de se confondre avec leur idéal arboricole. Un arbre particulier a, pour chacun, germé dans le champ de l'expérience familiale, intime, puis les branches ont poussé et fini par envahir leur vie. Parmi eux, tous se sont battus pour défendre l'Arbre commun ; certains ont survécu en mourant. D'autres sont spirituellement morts en refaisant leur vie, allés en prison ou ont continué à résister à une société bien déterminée à demeurer aveugle aux bouleversements qui la sapent. Dur de rester de marbre, de voir une hache du même œil après pareille lecture. Tronçonner un séquoia vieux de huit cents ans ne peut pas être un geste anodin. Incendier un entrepôt de machines destructrices de forêts primaires ne devrait pas aboutir à des peines de prison à vie. Un braqueur de banques, même un meurtrier ? La société accepte et châtie en proportion. Mais qu'on se batte pour ce qui possède un âge et aide à respirer, et là, elle a du mal. Il y a le terrorisme qui terrorise les gens, et celui qui terrorise l'État. L'économie a opté pour l'autodestruction et il y a un seul point rassurant à tout cela : elle finira d'elle-même. Et l'homme avec. "We are doomed" ("nous sommes condamnés") est une phrase récurrente dans la bouche du pacifique Richard Powers. Son livre est une huile essentielle à mettre en contact avec les yeux, faite pour pénétrer lentement nos cuirs coriaces. Le style y est parfois aussi sec qu'une vieille souche, solennel comme un chêne, grave comme un chrysanthème. Richard Powers n'est pas un fantaisiste. Il feint d'ignorer les chimères d'immortalité dont se nourrissent les hommes. Il fait certes des concessions à l'amour, au sexe, à l'amitié, mais il s'est placé du côté des arbres, son choix plutôt que les armes. Son propos convainc - en plus d'être un vénérable romancier, c'est un scientifique - et sait faire chanter aux oreilles des incultes les noms savants et les propriétés miraculeuses de chaque essence. Le nombre de mots que nous ignorons, et qui pourtant tandis qu'on cause nous ventilent, est vertigineux. Dans la construction du roman, il y a totuefois quelque chose de versaillais, plutôt qu'anglais. L'organisation est stricte, géométrique - "Racines", "Tronc", "Cimes", "Graines" en sont les parties - et ne restitue pas toujours le chaos impérieux (baroque) de l'inexorable énergie vitale dont témoignent ces géants qui poussent, poussent toujours plus vers le ciel, toujours plus vers le bas. À sa mesure, l'homme ne fait pas autre chose ; jusqu'à ce qu'un beau jour la nature l'émonde à son tour. Philosophiquement, l'auteur a préféré passer sous silence le mancenillier, surnommé "l'arbre de la mort", et aussi le fait que nos cercueils, hommage ou pas, restent en bois ; c'est un choix, mais qu'il le veuille ou non, l'extinction est dans nos gènes. À force, tout au bout des branches, quand il s'agit de réunir ses personnages en un seul tronc, la sève de l'inspiration tarit, c'est normal. L'aberration survit toujours aux discours. À ce propos, un peu de pragmatisme : il y a, dans le roman, monsieur le Cherche-Midi, un peu trop de pages blanches à la fin ; même si c'est recyclé, ça reste du papier. Et comme le dit Richard Powers, de croire que virer les vieilles souches pour en replanter des jeunes qui n'auront pas le temps de pousser est écologique, c'est vraiment très hypocrite. D'un autre côté, rarement arbres auront été aussi bien employés ; c'est de bonne guerre.
O.S.

mardi 27 novembre 2018

CHRONIQUE (2)



Lise Leplat Prudhomme est Jeannette, 8 ans.
"Jeannette" ou le désensablement

Une jeune bergère chante dans les dunes de la Slack au XVe siècle, parmi les oyats et les moutons, près du village côtier d’Ambleteuse, dans ce qui n’est pas encore le Pas-de-Calais. La voix fait comme elle peut, le corps danse comme il peut, l’effort est là, et la confiance aussi, et la grâce surviendra, comme par coïncidence. Jeannette se prépare à devenir ce qu’elle est déjà. Dans « Jeannette », le réalisateur Bruno Dumont a accordé à la foi une ferveur qu’il dénie au cinéma ordinaire - celui des artifices. « Jeannette » est un film musical extraordinaire qu’on a dit déjanté parce qu’il entraîne dans sa roue folle et voilée des acteurs amateurs et des chorégraphies déchorégraphiées par Philippe Découflé, le lyrisme de Charles Péguy et le baroque black métallisé d’Igorrr, alors que, pour la première fois depuis des lustres, il vient au contraire de recoller à la jante du réel. Directement en prise avec l’instant, le voilà captant ses blancs et ses paroxysmes. Et, partout, occupant l’écran, le ciel, vaste et taiseux, surplombe différents tableaux musicaux.
La caméra ne cherche pas à mentir - la musique a lieu, mais les bruitages du quotidien continuent cependant ; les chanteurs ne chantent pas toujours juste mais ils chantent avec émotion, le vent est beau et les cheveux volent vraiment, Charles Péguy n’est pas « réinterprété » de l’intérieur par un jeu « inspiré » mais quasi récité comme au catéchisme, quelquefois face caméra, par des êtres faillibles qui ne disputent pas la toute-puissance au dieu en lequel ils sont censés croire. On ne fait pas beaucoup semblant, dans « Jeannette ». Il y a du doute, de l’incomplétude et du ratage qui frôle à plusieurs reprises le ridicule sans y tomber : il trébuche trop de lui-même pour se laisser surprendre par un croche patte du bon goût. Mais Jeannette est d’abord une enfant ; ainsi le cinéaste, à son image, lui qui avait commencé par La Vie de Jésus, comparaît-il modestement, en tout petit, au pied de son sujet : la valse-hésitation d’une jeune chrétienne en état de « partance » pour l’Histoire, se consumant dans l’éternel mystère de l’absence.
À la fin, Jeannette devient Jeanne (mais pas encore d’Arc) et le film grandit et se coordonne ; ce petit soldat dévoué à son héroïne a pris les armes et du galon. Le spectacle est sublime et imparfait, grave et burlesque, tragicomique comme dans P’tit Quinquin, Ma Loute et Coin Coin et les Z’inhumains. Sauf que cette fois il n’existait pas de bonne distance pour poser la caméra ; ce n’est plus une simple fiction. Les corps et les voix luttent pour y croire, comme leurs spectateurs. De toutes ces gerbes de sable soulevées par les danses effrénées s’élève peu à peu une énergie fruste et candide, là où le cinéaste lambda se serait paresseusement contenté de filmer la mer pour faire croire à dieu, Bruno Dumont a épousé les vaguelettes qu’une future Sainte arrache à sa région natale. Il a désensablé la foi des polémiques et de la théâtralisation des reportages. Son souffle gifle et pique les yeux, mais à la fin nous avons les joues rouges et le regard qui brille.

O.S. le 27.11.2018

samedi 24 novembre 2018

NOUVELLE

Deux petites pages exhalant un parfum blanc et fétide d'occident !

© Photographie Frank Lassak "Après l'amour"/ The Hopper Files

L’épouse du pornographe

Ma femme me l’a toujours reproché. Les hommes sont des lâches, des pleutres et des couards. Des enfants. Des enfants goulus de pardon ! Là-dessus je suis tout à fait d’accord avec elle, mais pour le reste je me permettrais de... Hier, justement, nous en discutions dans la cuisine. Une fois encore, elle me reprochait de ne jamais aller au fond des choses, « au bout de moi-même » c’était son expression, ce à quoi je répliquai mentalement « ma chère et tendre tu peux penser ce que tu veux, mais je n’ai pas du tout envie de me retrouver face à ma bite ! »
« C’est ça que tu appelles de l’érotisme ? » s’écria-t-elle, agitant très haut la feuille qui portait mon écriture, comme pour illustrer le propos cette fois, Arthur, c’est le pompon !
Elle se remit à examiner ma prose en secouant la tête d’un air navré. Dehors, le voisin déposait ses ordures juste derrière notre Toyota. Je reculai, et de façon inconsciente, agrippait dans mon dos le tiroir de la cuisine qui couina comme s’il devinait la volonté que j’avais de fuir par le compartiment cuillères. La voix de ma femme continuait, atone :
« L’infirmière alla fermer à clé la porte de ma chambre et...
- Arrête ça minou ! »
Elle leva les yeux au ciel :
« Une chambre d’hôpital ne ferme pas à clé, Arthur. Sauf celle pour les détenus.
- Mais ce n’est absolument pas un texte réaliste... »
Elle reprit :
« ... revint vers mon lit dans un sourire confus. Sa poitrine haletante gonflait sa blouse et son visage presque triangulaire (elle gloussa) se rapprochait à chaque pas qu’elle faisait du rouge du thermomètre qui dépassait de sa poche, épousant le branle doux de sa respiration, remuant les boucles brunes qui recouvraient le haut de son sein. Elle avait un petit nez anglais, la peau plutôt pale rehaussée de quelques taches de son et des traits et des articulations qui semblaient d’autant plus fines que les formes qu’elles liaient étaient lourdes et... »
Elle soupira et me gratifia d’un rictus d’un mépris infini :
« Franchement c’est long. Tu n’en viens jamais au fait, ça a toujours été ton problème. Elle déboutonna son col sans cesser de me dévisager et me demanda de sa voix espiègle si le traitement du chirurgien m’avait fait du bien tandis que ses doigts aux ongles nacrés continuaient à dévaler la pente abrupte de sa blouse, laissant jaillir une gorge que n’avait manifestement besoin d’aucun soutien. Manifestement ? Son genou satiné s’enfonça dans mon matelas, dévoilant la tête dentelée d’une minuscule jarretelle blanche. Son bas translucide se tendit... Tu veux dire blanc, son bas ? m’interrogea-t-elle avec la compassion de la spécialiste.
- Translucide... »  balbutiai-je, horrifié à l’idée de ce qui allait suivre.
  Même la poignée du tiroir devenait molle dans mon poing...
« S’il te plaît Myriam. S’il te plaît !
- Elle appuya du bout du pied sur la pédale pour faire descendre le lit, rabattit la balustre - ça s’appelle une barrière, tout simplement - et grimpa à bord. Je pus mordiller son... tétin ? quand elle se pencha au dessus de moi pour allumer la veilleuse ; l’infirmière de nuit sourit et, déposant sa toque sur ma table de chevet, déploya son ample chevelure tandis qu’un rectangle pubien soigneusement paysagé continuait désormais la rampe de missile que formait mon bas de pyjama, tel un bâton brisé en deux par le reflet de l’eau. Bon sang, me dis-je, ne mettait-elle donc jamais de sous-vêtement ?
Elle s’interrompit, pas déridée pour un sou.
« C’est une vraie question. Tu sais ce qui manque à ton histoire ? »
Je secouai la tête.
« De la vraisemblance ? risquai-je.
- Une histoire. Elle se redressa et avançant sur les genoux, déplia en pouffant l’emballage de son petit bonbon rose, de son chips à la crevette.
- C’est toi qui rajoutes ! »
Mon épouse m’adressa un sourire goguenard et glissa tranquillement sa mèche blonde derrière son oreille tout en évaluant le nombre de pages restantes. Elle se racla solennellement la gorge. Je plaquai les mains sur les oreilles mais elle dut monter le ton car j’entendais quand même sa voix flûtée, la lisais sur ses lèvres ! Ses cernes lui donnaient l’apparence d’un énorme castor...
Me cramponnant à ses cuisses soyeuses, ignorant la douleur dans ma nuque et dans mes omoplates, je tendis le cou pour darder le bout de ma langue dans son...
Je m’élançai et la frappai pile sous le sein gauche.
Mon épouse vacilla, souriant toujours mais à blanc, comme si elle feignait encore de ne pas comprendre ce qui se passait, la main sur le manche du couteau - elle heurta la gazinière derrière elle et s’écroua lourdement, sans la moindre grâce, sur le carrelage récemment lavé à l’huile de lin.
J’aurais pensé que cela aurait fait plus de bruit, mais non.
L’horloge Calder que nous avions achetée lors de nos vacances à Paris égrenait son tic tac rudimentaire. La poubelle du voisin narguait le pare-choc de la Toyota en prévision de manoeuvres à venir... Je soupirai un grand coup et m’approchai.
Sa nuque formait un angle bizarre avec le bas de la gazinière, sa poitrine s’élevait avec de petits sifflements rauques d’asthmatique. Elle avait l’agonie maussade. Je m’agenouillai, l’oreille tendue vers la vieille cerise de sa bouche adorée, puis secouai la tête à mon tour :
« Tu vois, tu l’as maintenant, ton histoire, Mimi ! »



La maîtresse du pornographe

« Arthur ?
- Oui ?
- Tu montes ?
- J’arrive ! J’arrive mon amour ! Me voilà ! En chair et en corps caverneux ! »
J’ouvris la porte de la chambre d’ami à la volée - ce qui était pratique, quand on trompait une infirmière avec une autre infirmière, c’est que l’une pouvait être de nuit quand l’autre était de jour et ainsi de suite ! Sabine, d’instinct, avait tiré le drap sur son menton et me considérait d’un air inquiet. Elle avait toujours l’air de sortir d’un match de boxe après un nuit d’amour. À Collioure, cet été, même la fanfare du 14-Juillet ne l’avait pas réveillée...
« C’était quoi ce bruit ?
- Nous avons parlé. Elle m’a balancé un truc à la figure, pour la forme.
- Myriam est ici ? Tu m’avais dit qu’elle faisait les trois huit...
Je hochai la tête :
« Tout va bien. Elle est partie dormir dans la voiture. Elle est vannée.
- Dans la voit... Tu lui as dit ?
- Elle est ok. Même à l’amiable. Tu avais raison ma canne. Elle couche avec Evrard. Salopard d’Evrard ! »
Je m’assis et retirai le pantalon que j’avais enlevé une heure plus tôt. Une chance que je ne me sois pas fatigué à remettre mes chaussettes.
« Qu’est-ce que tu fiches Arthur ?
- Puisqu’elle dort dans la voiture ! »
L’ex meilleure amie de ma femme me repoussa faiblement, trop faiblement pour que je ne déchiffre pas le signal. Quelle était gourmande ma Sabine ! Je comprenais les Romains ! Je finis par lui arracher le drap des mains. Elle était frileuse, d’une frilosité maladive ; sans ça elle n’aurait jamais accepté de garder ses bas. De simples autofixants mais bon... On n’allait quand même pas faire le difficile !
« Et ta toque ? demandai-je en enfouissant mon visage dans ses boucles brunes.
- Tu exagères... » minauda-t-elle.
Je roulai sur le côté en me serrant la poitrine dans une grimace ; elle éclata de rire et se mit à chercher la toque sous nos couvertures massées au bas du lit. J’ouvris un oeil le temps d’admirer encore un instant ce fessier joufflu qui la complexait tant la pauvre ! On n’a pas idée d’inventer un pétard pareil ! Selon une étude d’Oxford que j’avais dû lire dans je ne sais quelle salle d’attente, un corps callipyge annonçait un bébé dodu au cerveau bien formé... Discrètement, je m’astiquai un petit peu sous le drap, histoire de. Un bail que je n’avais pas été aussi partant - depuis mon coma ?
J’étais un lâche, un pleutre et un couard. Un enfant ! Un enfant goulu de pardon !
« Pffff... quel gamin tu fais ! murmura-t-elle en la coiffant et en l’ajustant légèrement de biais son front. Comme ça ?
- Pâââârfait ma canne ! Allez, au boulot ! »
On allait voir ce qu’on allait voir !
« Qu’est-ce que tu fiches ? m’écriai-je. Tu vas où ? »
Mais elle avait déjà attrapé et enfilé la blouse qui traînait sur la moquette :
« Je préfère quand même, par sécurité. »
Je haussai les épaules, compréhensif. Le drap déjà en toile de tente.
L’infirmière alla fermer à clé la porte de ma chambre et... revint vers mon lit dans un sourire confus.

Fin
O.S. 2010.

jeudi 8 novembre 2018

OCCASIONS RATÉES (1)

Paralysie du petit reporter et borgne ventru divin :
ma non-rencontre avec Jim Harrison.

Photographie pourrie d'une soirée merdique. Copyright O.S.
Là le vieux barbu avec la canne vient de recevoir la médaille de la Ville de Lyon dont, bien que courtois, il se fiche comme d'une guigne. On imagine sans peine la manière dont on l'a appâté afin qu'il lâche son Montana pour les ors de la République. Nous dînions donc dans un restaurant des Pentes nommé "Le petit Albert" qui aurait dû décidément, ce soir-là, s'appeler "Le petit Olivier". Au bar, enquillant verre sur verre alors qu'il aurait manifestement préféré boire au goulot, un Jim Harrison d'humeur égrillarde couvait de l'œil une jeune serveuse un peu accorte allant de table en table porter cochonnailles et consommés de coquilles Saint-Jacques et moi, comme un con, la quenelle pas cuite entre les jambes, j'étais stoppé net dans ma volonté de fraterniser avec l'écrivain invité : pourquoi m'en aller emmerder un type qui se biture et reluque, avec des questions de vrai amateur et de faux journaleux ? À la grande table que je retrouve, on en est encore à évoquer à demi-mots son goût déplacé pour la bibine et les appels prononcés qu'il lance à la volée à toute la gente féminine au cas où quelqu'une mordrait à l'hameçon. Ok, pensé-je, pépère veut s'envoyer en l'air, et puis ? Au centre des regards de ma table, une sémillante Najat Belotte-Kacem pas encore ministre mais dépêchée au débotté par un Collomb désagrégé de lettres classiques pour ce repas sans grand enjeu avec des littérateurs est entourée d'un harem 100% laïc d'aréopages auquel elle prodigue en continu des sourires ultrabright. Brusque remontée d'acide mais pas à cause du vin, au demeurant excellent. Putain je ne suis PAS où je devrais être ! Je suis tragiquement à côté. J'opine du chef et me retourne. Au bar, notre bon Jim Beam picole avec une bonhomie inentamable. Un raid de Stuka ne pourrait rien contre le trajet cyclique allant du verre à sa bouche. Une bombe à hydrogène de 180 mégatonnes serait infoutue de détourner le vieux satyre de ses deux passions : booze et gonzesses. Voilà le type qu'on aimerait emmener en virée, songé-je, qui vous emmènerait en virée ! J'ai fini par rentrer chez moi avant le tiramisu aux fèves, remonté comme une pendule contre la politique municipale. J'avais tout adoré, de "La Femme aux lucioles" à "De Marquette à Veracruz", et retournais par conséquent à pied dans mes pénates, le calepin au fond du slip. Pauvre merde.
O.S.

mercredi 7 novembre 2018

CHRONIQUE (1)

Alan Moore, sorcier en terre post-païenne, créateur
d'une bible pop baptisée Jérusalem...

Seul scénariste de BD ayant réussi à faire rentrer Lovecraft dans des cases (avec Alberto Breccia), le mage britannique quitte l'indicible Providence pour sa ville natale, Northampton qui, sous sa baguette mythologique, se transmue en Jérusalem. Œuvre monument, Grand Œuvre, œuvre testimoniale et testamentaire en hommage à un passé englouti par Le Dévoreur, incarnation hobbsienne de toutes les technologies déshumanisantes, si un jour le mot "pavé" a jamais été utilisé avec pertinence, celui de Jérusalem est fait de marbre... Agrégeant mysticisme swedenborgien*, épisodes apocryphes de Peter Pan, réalisme à la Mike Leigh et chapitre à la langue finneganswakienne sur une ossature d'anticipation sociale gonflée aux hormones métaphoriques, l'édifice d'Alan Moore est certes un colosse aux pieds d'argile qui flirte avec le manifeste de la deuxième Internationale (jadis, le socialisme), mais c'est pour la bonne cause. Les failles, car comment une tour de Babel ne pourrait-elle pas en être parcouru, ne sont cependant pas d'ordre structurel, mais dans l'impossible variété de goûts que le lecteur devrait posséder afin d'apprécier à leur juste valeur toutes les saveurs ressuscitées. Celle d'un candeur parfois harassante d'enthousiasme que Moore ("more" en français) déploie quatre cent pages durant sur les pérégrinations de ses "enfantômes" nés de Dickens (le Scrooge, ici, c'est le capitalisme avaleur d'Histoire, négateur de communauté), parfois plombée par les difficultés qu'il a à incarner suffisamment cette bande de sales gamins, à grand renfort d'idiolectes forcés qu'ils balancent crânement à tour de rôle, tongue-in-cheek. Le plus beau personnage reste celui d'une femme artiste (ou plutôt l'inverse), riche reflet dans le miroir du mage lui-même au pays des dé-merveilles, à la fois en marge mais reine de son pâté de maison, pardon, de ses chers Boroughs : Alma Warren, de la dynastie de l'unique famille de Northampton à avoir pu écouter les anges (appelés "angles" à cause des ailes). Warren ? Un clin d’œil aux comics Creepy et Eerie de la maison Warren Publishing ? On s'en fiche. Imaginez les Rougon-Macquart mais sans autres atavismes qu'une folie mystique ; toute une lignée foutraque forcée de composer avec les démons intérieurs / extérieurs de ce qui fut l'ancien centre tellurique du royaume britannique. Deuxième personnage le plus charnu et donc poignant : Julia Joyce, fille et muse de son père, dont Claro a su rendre en français (on imagine le hammam) le bilinguisme autiste et magnifique, toujours signifiant, toujours évocateur. Troisième grande réussite féminine : l'affreuse Nene, esprit endémique de la vraie rivière éponyme, nymphe déchue charriant déceptions amoureuses et solitudes tortueuses, ondine toujours affamée.
En fait, seront ballottées dans cette épopée multicouches d'inspiration quantique (lieu = temps et vice-versa) toutes les grandes figures de l'identité insulaire, redevenues vivantes : "papa" Joyce mais aussi Thomas Beckett, Samuel Beckett (faux ami), qui fut le secrétaire du premier cité, John Clare et John Bunyan, poésie et religion convolant en justes noces dans Jérusalem. Sans parler des migrants  Charlie Chaplin, William Blake ou Lewis Carroll. Alors oui, pas facile de faire rentrer le monde entier dans un quartier sans recourir au chausse-pied, compliqué de rendre la mort et l'après-mort de façon originale quand on est un peintre figuratif comme l'est Moore (cette langue de terre supra-naturelle, ces "greniers du temps", on a le sentiment de les avoir déjà rencontrés, et pas dans nos rêves), mais bon dieu quel pari : celui de renouer avec la dimension cosmogonique d'une langue nivelée et macadamisée par France Info. Alan Moore, via Jérusalem, a su retrouver le vieux sentier mythique perdu à travers une jungle transformée en zoo, redonner du volume à un réel aplati par l'écran et le langage binaire. Lisons Jérusalem et Jérusalem lira en nous. Magnifique carte, divin territoire. Guide à suivre, car fiable. Bible publiée chez un éditeur nommé Inculte. On ne peut plus dire que cette décennie n'a vraiment cru en rien.

* le penseur mystique suédois avait déjà publié en 1782 un traité céleste intitulé La Nouvelle Jerusalem, relatant notamment ses conversations avec les anges.
O.S.