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Fictions, réflexions, afflictions : blog invisible, émanation officieuse de la Société Protectrice des Auteurs
Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.
mardi 29 janvier 2019
dimanche 27 janvier 2019
MICHELLE GUERRERO : "LA LITTÉRATURE VA ENTRER EN CLANDESTINITÉ"
Dans « Crépuscule des lettres », essai fictif et très documenté à paraître aux PUF, le sociologue
franco-mexicain Michelle Guerrero prophétise le bouleversement, selon lui salutaire,
qui devrait frapper de plein fouet les éditeurs français dans les vingt
prochaines années.
"Le roman français agonise", prétendez-vous dans la préface : n’est-ce pas une antienne qu’on entend à propos de tout - la mort de dieu, la mort de l’art, la mort du roman, du livre, de l’Histoire -, qui reflète une angoisse cyclique et rétrograde face aux bouleversements de la société ?
C’était un peu
provocateur de ma part, mais le terme à retenir était
« français » et non « roman ». Aux États-Unis comme en
Amérique latine, l’étiquette « littérature française » a longtemps
désigné une sorte de sous-genre né après-guerre, avec la NRF et les
existentialistes comme Sartre ou Camus. Aujourd’hui, elle
désigne une littérature dominée par l’intellectualisme et
l’auto-fiction, diffusée par des éditeurs comme Minuit ou Verticales. C'est ce roman-là qui agonise. On a largement sous-estimé l’influence que Hegel, selon lequel nous n’existerions que par le regard d’autrui, a eue sur Sartre ou Serge Doubrovsky.
Mais ce n’est que la partie
émergée de notre littérature. Il n’y a jamais eu autant de « petits »
éditeurs français bien plus frondeurs...
Précisément. C’est à eux qu’est
revenue la lourde tâche de défricher… Mais cet éclatement éditorial signe la
mort d’un certain roman français tel qu’il est perçu à l’étranger. Une éditrice
d’Actes Sud me confiait très récemment la difficulté qu’il y avait pour les grandes
maisons à renouveler leur domaine français. L’intelligentsia s’est coupée de la
diversité de la création et ne la perçoit plus qu’à travers les meurtrières de
son château. Bizarrement, elle semble être la seule à ne pas s’en rendre
compte ! Pour la première fois depuis sa création en 1967, le département de
littérature comparée de l’université de Princeton, par lequel sont passées des voix majeures de la littérature comme Edmund White, Joyce Carol
Oates et plus près de nous Kirstin Valdez, a fermé définitivement sa section
dévolue au roman français contemporain. Je sais de source sûre que d’autres universités suivront.
À quoi attribuez-vous ce
désamour : à cette difficulté qu’ont les auteurs français à parler du
monde tel qu’il est, sur laquelle on a tant glosé ?
C’est une façon d’envisager les
choses très schématique. Chaque auteur parle, volontairement ou non, du monde
dans lequel il vit et crée. Le problème se situe davantage dans ce que le
lecteur, et surtout la lectrice, a envie de lire. La fiction comme capacité à
générer des mondes à la fois "autres" et signifiants a toujours été malmenée en
France, depuis le Nouveau Roman et ce que Nathalie Sarraute appelait à juste titre « l’ère
du soupçon ». Disons que la littérature française n’a jamais réussi à se
débarrasser de ce soupçon : il y a eu ici comme une crise de foi qui n’a pas pu bénéficier, comme
aux États-Unis, de la dédramatisation post-moderne, et qui a fini par
contaminer la part du lectorat cultivé qui restait sensible à l’imaginaire. L’autre facteur
est, selon moi, et je sais que je ne vais pas me faire que des amis, la
proverbiale paresse intellectuelle de vos grands éditeurs. C’est carrément devenu un running gag chez les talent scouts qu’on interroge à Francfort ou Turin !
Ne serait-ce pas plutôt bon
signe, cette résistance au marché mondial du livre ?
Il faut en finir avec ce mythe du
village gaulois ! La France en matière de littérature est une monarchie
déchue, mais cela ne signifie pas qu’elle soit devenue la fameuse
« république des lettres » qu’elle voudrait être. La vérité est que plus aucun de ses
patrons d’édition, aujourd’hui, ne croit dans les pouvoirs de la littérature.
Ils s’en remettent à des thématiques fédératrices qu'un style trop épais ou voyant ne doit surtout pas encombrer... L’écriture
neutre est à la fête. Le journal, le mémoire, la biographie, le pseudo traité… La France en a toujours été
friande mais par le passé il existait une alternative. À force de s’en nourrir,
le phagocyte a tué la bête et périra avec elle. En 2018, c’est une journaliste qui a
reçu le prix Renaudot, pour un récit journalistique (Valérie Manteau,
pour Le Sillon, NDLR). Que le texte soit bon ou pas, ce n’est
pas le sujet. Force est de constater que, depuis Beckett, stylistiquement comme thématiquement, nous assistons à une formidable régression : l’édition est passée de la recherche de
la perle rare à celle du plus grand dénominateur commun. Il faut à tout prix "éclairer" le lecteur sur le monde, comme si l'audace formelle était un frein à sa compréhension ! Un peu comme le jazz,
qui a traversé un long passage à vide après les expérimentations de John Coltrane,
Albert Ayler ou Anthony Braxton ; heureusement son hybridation avec la world-music et le
rock ont permis une certaine régénération. Ce n’est hélas pas le cas du roman
français post-oulipien.
L’influence wikipédia ?
Ce serait un peu simple. Disons
que les éditeurs pensent, peut-être à raison, mais en tout cas pour leur perte,
que les lecteurs actuels recherchent un lien, une familiarité, et non plus une
altérité, une singularité. Le fait qu’il y ait parmi les éditeurs français de
nombreux idéalistes déçus n’est pas fortuit. À la désillusion politique a succédé un renoncement esthétique : on a l’impression d’avoir épuisé
toutes les visions du monde, alors qu’auparavant les éditeurs étaient des
francs-tireurs qui se sentaient en mission. Ne nous méprenons
pas : faire publier un texte difficile n’a jamais été une partie de
plaisir, mais les auteurs avaient des soutiens, des lecteurs. Gallimard publiait Faulkner ou Hélène Bessette (rééditée par le Nouvel Attila NDLR), Hachette, Perec, Minuit publiait Simon, qui
recevait le prix de L’Express en 1960 (pour La Route des Flandres NDLR),
Grasset publiait Delteil malgré l’anathème de Breton etc… C’étaient eux qui
proposaient la nouveauté, et à la critique d’accepter ou non :
mais ils avaient la main. Aujourd’hui les grands éditeurs sont pour l’essentiel
les gestionnaires maussades d’une catastrophe annoncée : leur objectif n’est
pas de la déjouer, mais juste d’en ralentir la venue. Il y a une grande part de
cynisme, de nonchalance et d'irresponsabilité dans cette attitude, d’autant plus destructrice qu’elle
n’est plus compensée par une véritable critique littéraire qui, jadis, se
moquait totalement de resservir au lecteur les plats que les attachés de presse
lui avaient pré-mâchés ! Tout cela explique à mon sens pourquoi ce que
j’appelle dans mon livre « l’assise fictionnelle » - le champ créatif
couvert par les romans, thématique ou stylistique - s’est considérablement
réduite au profit de l’« assise analytique ». Par défaut, par manque
de confiance en l’avenir, on a assigné à la littérature la tâche qu’on
assignait auparavant à la sociologie ou à la philosophie. Or elle n’est
clairement pas faite pour ça. Houellebecq est un très mauvais sociologue !
Ce n'est pas le cas dans les
autres pays ?
Pas partout. Dans certains pays,
la littérature résiste. Des piliers comme Borgès et Cortázar, Vargas Llosa et
García Márquez ont, pour le moment en tout cas, sauvé la littérature
d’Amérique latine, pour parler d’un domaine qui m’est cher. La notion de
« réalisme magique » a été une incroyable bouée de secours. Il existe à cela
une raison esthétique : la fiction latine, depuis Machado de Assis
(1839-1908, récemment réédité par Grasset NDLR) a toujours intégré son propre commentaire critique. Elle n’en a
jamais eu peur, comme chez vous. Le plus drôle, c’est que ces grands romanciers novateurs
ont beaucoup plus de poids dans la population que tous vos apprentis sociologues ! Aux États-Unis, on perçoit encore une tension entre renouvellement et abandon de la fiction
créative au profit de ce que Mallarmé appelait avec mépris « l’universel
journalisme » mais bien malin celui qui peut prédire quelle en sera l’issue. En
France, le dossier semble clos. Quelqu’un comme Hunter S. Thompson se retrouve catalogué en « fiction », c’est tout dire !
Votre propos pourrait sembler
excessivement pessimiste…
Au contraire ! Combien y
avait-il de lecteurs au XVII, au XVIIIe siècle ? Cela a t-il
empêché l’émergence d’une Madame de Lafayette, d’un Diderot, d’un Laclos, d’un
Marivaux ? Il ne se passe pas une année sans qu’on adapte leur œuvre au théâtre
ou au cinéma... Qui appréciait vraiment l’œuvre de Duchamp dans les années 50 ? Et
quelle est son influence aujourd’hui ? Immense. Le choix qu’ont fait les
ténors de l’édition d’abandonner leur rôle de vigie va se retourner contre eux, certainement pas contre la création elle-même. Même quand le format papier
disparaîtra, même quand seules subsisteront de minuscules maisons d’éditions
assez légères pour tenir la barre et ne pas couler sous le poids des charges et
des dividendes de leurs actionnaires, il y aura toujours des créateurs, comme
dans les autres disciplines
artistiques. La création existe depuis Chauvet (plus ancienne grotte ornée au monde, datée d'entre 33.000 et 35.000 ans avant JC, NLDR) et ne s'éteindra qu'avec l'espèce. Fatalement, les gros vendeurs vont en pâtir - les rayons qui leur sont
réservés dans les supermarchés culturels diminuent déjà d’année en année, et le
pilon n’a jamais aussi bien fonctionné - mais ceux qui osent fabriquer
de nouveaux langages, eux, pourront enfin avoir les coudées franches.
Mieux vaut un cercle de lecteurs restreint et convaincu, qu’un cercle important et peu concerné.
C’est un peu paradoxal,
non ?
Je ne parlais pas de coudées
financières ! La pression économique qui découle du fait de vouloir et de
pouvoir encore « faire carrière » par l’écriture est abrasive. C’est un
vieux rêve légitime, mais surtout dévastateur en ce qu’il nivelle et uniformise les créations. Quand les auteurs s’en affranchiront, la littérature française retrouvera
naturellement sa pluralité et sa vitalité. Elle redeviendra, comme on le dit en
politique, « force de proposition ». Tant qu’il y aura un lecteur…
Votre essai finit par une
critique assez mordante de l’expression « passer sous les radars »…
L’Histoire devrait pourtant nous
apprendre à être plus circonspect à l’égard de ce qui, aujourd’hui, paraît
évident. La pensée humaine ne fructifie pas à force de répétitions du même. Ce
serait la sous-estimer. La pensée se fabrique en silence, dans les arrière-cuisines,
loin des pôles de décision et des comités de lecture, à la croisée d’innombrables paramètres, intimes et extimes. Or c’est la pensée qui valide ou
non une autre pensée que la sienne. Un livre fonctionne alors qu’on ne s’y
attendait pas, l’éditeur se dépêche de battre le fer tant qu’il est encore
chaud, de capitaliser sur ce succès inespéré mais, nouvelle surprise, la
recette prend déjà l’eau, heureusement un autre survient, et ainsi de suite… Tous les
éditeurs le savent, mais c’est plus fort qu’eux. Ils sont devenus trop lourds
pour remonter le courant et faire autrement que le suivre. C’est la raison pour laquelle les ventes dans le domaine de la fiction française ont été divisées par deux et
demi en vingt ans malgré le panurgisme ambiant. Internet est un bouc-émissaire facile : selon le CNL, un Français lit en moyenne 20 livres par an en 2017, contre 16 en 2015. Les Français n'ont jamais lu autant ! La vraie question est : qu'est-ce qu'on leur donne encore à lire ? La couverture média a beau être de plus en plus agressive et uniforme, la réponse des libraires s'amenuise. Un prix littéraire n’est plus un blanc seing. Faire un
« plateau » non plus. Le hasard revient en force. La littérature a
commencé d’entrer en clandestinité, et c’est ce qui la sauvera.
dimanche 20 janvier 2019
ENTRETIEN
Rodrigo Fresán : « L'idée de futur est terminée »
Si la SF, ou un « parfum » de SF, parcourt toute l’œuvre du romancier argentin Rodrigo Fresán, c’est dans Le Fond du ciel, que le
phénomène est le plus visible. Alors quoi ? Un homme du futur,
ce Fresán ? Que nenni. Un anti-William Gibson. Un ennemi déclaré des gadgets hi-tech,
des réseaux sociaux et, plus étonnant encore, de la vitesse. Nous l’avions rencontré en juin 2011 aux cinquièmes Assises
internationales du roman de Lyon.
Dans vos livres, que ce soit
dans Mantra ou plus récemment
dans Le Fond du ciel,
le futur est toujours lié au passé. Relié à l’enfance.
En littérature, le passé est
tout. Le futur est juste une illusion. Par principe, quand vous écrivez, dans
l’acte même d’écrire, vous êtes toujours en train de vous rappeler ce qui vous
est arrivé deux secondes, cinq minutes, deux heures ou trois jours plus tôt,
quand vous preniez des notes, et il faut que vous l’écriviez. Vous travaillez
toujours avec le passé, que vous écriviez sur le présent ou sur l’avenir. J’ai
toujours trouvé étrange, étant gosse, que dans ces récits fantastiques ou dans
ces films sur les machines à remonter le temps, il y ait toujours cette
obsession à se rendre dans le futur, mais jamais dans le passé. Alors que le
passé est un lieu beaucoup plus intéressant. Retourner dans le passé vous donne
la chance de comprendre beaucoup de choses que vous ne pouviez pas comprendre
quand ce passé était encore votre avenir. C’est un endroit auquel on revient
sans cesse.
Raison pour laquelle vous n’avez jamais écrit de "vrais" livres de science-fiction ?
J’ai toujours lu de la science
fiction et j’en lis encore beaucoup même si j’en lisais encore plus quand j’étais
gosse. Mes écrivains préférés sont des écrivains de SF comme Philip K. Dick,
Kurt Vonnegut, J.-G. Ballard, ou des auteurs dont les livres contiennent de la
SF comme Borgès et Bioy Casarès et notamment son Invention de Morel. J’aime généralement tous les écrivains de SF qui ne
se présentent pas tout le temps comme des écrivains de SF – et je me fiche de
ceux qui, comme Asimov, passent leur temps à dire « Hé, je suis un
écrivain de SF !». Je n’aime pas ce genre de SF qui proclame sans arrêt
« Hé, je suis de la SF, je suis le futur !» - où tout est expliqué
dans le livre. Je n’aime pas ces films comme Star Wars qui, d’une
certaine façon, jouent au futur et exhibent tous ces gadgets en disant
« Hé, regardez ce que j’ai là !» C’est absurde, parce que cette
réaction est celle du présent. Ils ne peuvent pas savoir ce qu’ils éprouveront
dans le futur. C’est pourquoi ils ont pâti d’un film comme 2001, L’Odyssée de l’espace…
Oui, parce que c’est le premier
film de SF qui n’essaie pas de se dire SF, qui ne se soucie pas de se
revendiquer du futur. Il se déroule dans le présent. En même temps,
paradoxalement, c’est un film de SF qui porte dans son titre un futur précis
: 2001, et non 2000. C’est d’ailleurs, je crois, la seule chose qui ne
fonctionne pas dans ce film.
Mais vous pouviez aussi écrire de l’anticipation, comme Ballard…
C’est vrai, mais tous mes livres
sont de gigantesques clins d’œil. Même dans mon premier livre, Historia
argentina (L’Homme du bord
extérieur, NDLR), je parle d’une fondation
futuriste qui préserve les écrivains. J’aime ces petites touches. Je pense que
ça vient de Kurt Vonnegut. La plus grande partie de sa carrière, on l’a pris
pour un auteur de science-fiction - même lui en plaisantait. Il avait inventé
cet écrivain de science-fiction, Kilgore Trout, qui remplissait ces livres de
sujets absurdes et de réflexions sur ce que devait être la science fiction. Là
où j’ai le plus approché la SF est Le Fond du ciel, qui n’est pas…
Un livre de SF mais sur la SF…
C’est ça. Exactement ça. J’aime
la SF comme parfum, je n’aime pas tout le costume d’astronaute. La
science-fiction et la fiction, c’est pareil. Une voiture, c’est une voiture,
quelle que soit la marque. Au fond, ça a toujours quatre roues et ça va d’un
point à un autre. Je n’aime pas me coller une étiquette. La seule chose géniale
qu’il y a d’être né en Argentine, c’est peut-être que la littérature argentine
ne connaît pas de limites. Vous pouvez toujours faire ce que vous voulez.
Personne n’attendra de vous que vous donniez dans le « réalisme
magique »…
L’étiquette serait juste une habitude française ?
Non, c’est le cas partout. Mais
personne n’attend de grand « narco-écrivain » argentin, de grand
« réaliste magique » argentin… Borgès en est le meilleur exemple. Il
a toujours fait ce qu’il voulait. Toute la littérature argentine est ainsi.
Faite de livres. Faite de livres où on lit des livres !
D’où le côté métafictionnel de vos fictions, truffées de mises en abyme et de citations…
C’est le motif le plus important
de cette littérature. Dans tous les meilleurs livres argentins, vous trouverez
quelqu’un en train de lire. La littérature argentine est une littérature de
lecteurs. C’est dans Borgès, dans Cortázar, dans Bioy Casarès, dans Alan Pauls…
Quelqu’un y ouvre toujours un livre, dit qu’il est train de lire un livre qui
bla bla bla… C’était métafictionnel avant que la métafiction ne devienne une
réalité et une mode. C’est comme ça depuis le début des temps. Le premier
« classique » argentin, Facundo
de D.F. Sarmiento (éditée à la Table ronde en 2011 NDLR), qui doit dater du début du XIXe siècle (1845 NDLR), est
rempli de différents niveaux de lectures, de brusques changements de structures
et de points de vue… C’est censé être un classique mais c’est un livre très
étrange…
Comme Tristram Shandy de Sterne ?
Je n’y avais jamais pensé, mais
oui, d’une certaine manière !
Dans Mantra, le narrateur affirme « Maintenant nous vivons dans le futur ». Mais c’est ce que chacun a dit lorsqu’est arrivée la première voiture, quand, au plafond, la première ampoule a succédé aux chandelles… Le futur va toujours trop vite !
Mmm… Je sais. En vieillissant, je
me découvre de plus en plus en défenseur de la lenteur. Nous devrions revenir
un peu en arrière, ralentir un peu… OK, la vitesse, c’est très bien. Mais pas
la vitesse pour la vitesse… Pas au point de chanter en permanence les louanges
de la communication à grande vitesse, du type Facebook. Je veux dire… Vous
n’avez pas besoin d’un million d’amis, ni même de cinquante. Ayons dix bons
amis et ce sera super ! L’idée d’être tout le temps en communication… Vous
vous souvenez de cette époque où quelqu’un voulait toujours vous montrer ses
photos de vacances ? C’était une torture ! Et maintenant vous
regardez ces photos sur Facebook et vous êtes censés dire : ouahou, elles
sont superbes ! Tout le monde détestait ça et voilà que ça
recommence ! Je trouverais chouette qu’on ralentisse un peu et qu’on
prenne plus de temps à rester seul. Et par seul, j’entends avec votre femme et
vos enfants. Pas avec vos millions d’amis d’écran. Ou même juste avec soi-même.
Vous avez besoin d’être seul pour lire ou pour écrire, pas avec tous ces
« amis » qui regardent par dessus votre épaule.
La solitude est une autre
grande constante dans vos romans…
La solitude était jadis un
privilège. Si aujourd’hui vous dites que vous souhaitez rester seul, c’est
forcément qu’il y a quelque chose qui cloche. Ça ne me plaît pas, cette idée
que des gens soient « branchés » tout le temps…
Et pourtant, tout au long du
Fond du ciel, les trois personnages
principaux passent leur temps à essayer d’entrer en contact et de se rejoindre…
Ce fond du ciel lui-même leur sert d’horizon commun !
Le Fond du ciel est une histoire d’amour, point. Tout comme L’Invention
de Morel d’Adolpho Bioy Casarès en est une.
J’avais dans l’idée de mettre des sentiments, à un degré que je n’avais pas
atteint jusque là dans mes livres. Pour la première fois, j’avais envie d’être
romantique. Ce que je voulais vraiment, c’était écrire un roman de fin du monde
où le monde avait déjà pris fin et où une fille tente d’envoyer une dernière
carte postale de sa civilisation, sur laquelle elle et ces deux hommes
pourraient constituer une sorte de mythe moderne. C’est très simple en fait.
C’est même de la guimauve. Oui, on peut aller jusqu’à dire ça... De la
guimauve. Je voulais vraiment être sentimentaliste à la façon du Frank Capra de
La Vie est belle. Un film où il y
a aussi beaucoup de neige. J’aime vraiment ça. Quand vous vieillissez et que
par exemple vous devenez père, les sentiments deviennent beaucoup plus
importants dans la littérature.
En France, plusieurs
intellectuels affirment que le futur est mort, et que le seul temps qui compte
aujourd’hui, c’est le présent – un long présent sans fin. Vous êtes d’accord
avec ça ?
Le futur va mourir parce que vous
allez mourir. Vous ne serez pas capable d’en faire l’expérience parce que vous
ne serez tout simplement plus là ! Vous devez comprendre que votre futur
va devenir le présent puis le passé d’autres personnes. C’est un cycle sans
fin. Ce que je pense, c’est que l’idée de
futur est terminée. Si vous remontez quarante, cinquante ans en arrière, on se
faisait une grande idée du futur, comme dans les livres de SF où les voitures
volaient… Maintenant, c’est un peu comme si on vivait dans le futur. On sait
qu’à l’avenir, ce sera plus ou moins la même chose que maintenant.
Mais comment pouvez-vous en
être sûr ? Comment pouvez-vous dire que nous vivons dans le futur ?
Hum… Les gens vont vivre plus
longtemps ! Le passé sera de plus en plus long aussi. Comme je le dis dans
le livre, je pense qu’une des choses auxquelles nous sommes résignés, dans
notre imaginaire, c’est à l’idée de ne jamais voir arriver d’aliens. Personne n’attend
plus d’être sauvé par des extra-terrestres. Nous sommes devenus nos propres
aliens. Nous ne voyageons plus dans l’espace mais dans notre espace intérieur,
via l’ADN. Personne n’en a plus rien à faire, d’aller sur une autre
planète !
N’est-ce pas un peu triste ?
Ça fait partie d’un cycle, là
aussi. Ça reviendra sans doute un jour quand nous aurons fini par démolir la
planète et qu’il faudra en partir, un jour ou l’autre. Le dernier voyage
touristique dans l’espace a eu lieu la semaine dernière n’est-ce pas ? Et
nous aurons encore à bâtir des fusées non ?
Aujourd’hui la SF est à la
mode dans la fiction contemporaine, comme chez Will Self ou David Foster
Wallace… Comment l’expliquez-vous ?
Tous ces auteurs appartiennent à
ma génération. Nous avons grandi avec la SF. C’est une sorte d’acné, de bouffée
de chaleur qui se déclare d’une façon ou d’une autre… Ça fait partie des choses
que nous lisions quand nous étions gosses : les comics, Superman etc… J’ai
regardé pas mal de fois Bob l’éponge, ce
dessin animé qui se passe sous la mer. C’est totalement surréaliste. Quand je
regarde ce cartoon qui est fait par des types de mon âge, je me dis : bien
sûr, ils se droguaient quand ils avaient vingt ans et maintenant ils écrivent
des cartoons. Ce n’est pas comme les dessinateurs qui bossaient chez Disney
dans les années 50, et qui étaient très classiques. C’est la même chose avec la
SF. Qu’est-ce qui se passe dans Bob l’éponge et pourquoi ? C’est
totalement dingue. Un jour, croyez-moi, on y verra débarquer un robot (Mantra
a sa momie-robot, NDLR).
L’idée désincarnée du futur pourrait être un nouveau territoire mythique pour la littérature, comme jadis l’exotisme colonial dans la littérature européenne…
Il y en a toujours eu dans Stan
E. Lavlamb (??) ou dans David Foster Wallace et son Infinite Jest ou chez Kurt Vonnegut. Une fois encore, les écrivains argentins les plus importants œuvrent
dans ce genre et en Argentine, nous n’avons pas ce genre de problème...
Ici oui !
En Espagne aussi ! Ils
enchaînent les livres sur la guerre civile – et la moindre référence à Blade
Runner leur fait s’écrier : Waou, Blade Runner ? Alors qu’en Argentine c’est tout à fait normal.
Nous n’avons aucun problème avec ça. Qui est le plus grand écrivain
argentin ? Borgès. Et il écrivait des nouvelles fantastiques.
Pensez-vous comme l’héroïne sans nom du Fond du ciel que de « conter les différentes fins du monde », c’est « les refuser, les éteindre une à une » ?
Oui.
Sûr ?
Pourquoi pas ? A y
réfléchir je prends ! Au moment de me lancer dans son portrait, quand je
commençais à préparer un peu le terrain comme le fait tout écrivain, je me suis
dit que c’était vraiment elle l’auteur du livre, que c’était elle qui
procédaient par petites touches, qui effectuaient d’une certaine façon les
finitions pour réunir ces deux hommes dans l’espace et dans le temps. Et puis,
c’est elle qui écrit ce livre, Évasion.
Qu’y a-t-il dans le fond du ciel ?
Je ne sais pas. On parle toujours
du fond de la mer et j’aime vraiment cette idée. J’ai trouvé que ça sonnait
bien, comme titre. L’expression était présente dans le court extrait que
j’avais utilisé pour l’édition de poche. C’est une notion qu’on retrouve dans
la mythologie grecque : au fond du ciel tout survient en même temps, il
n’y a pas de passé, de présent, de futur. Pas de ciel, pas de monde. C’est
drôle parce qu’au départ c’était juste une idée une peu « lyrique »
et en même temps il s’est avéré que c’était la parfaite définition du lieu où
se déroule l’action….
Propos recueillis et traduits
par Olivier Saison pour le site Fluctuat (qui a finalement coulé).
mardi 18 décembre 2018
ENTRETIEN
Russell Banks : « Les gens n'ont pas souvent conscience d’appartenir à l’Histoire »
Longue promenade mémorielle, depuis le Carlton de Lyon, dans
l'œuvre de l’auteur de De beaux lendemains et surtout d’Hamilton Stark. C’était en 2008 et La Réserve allait sortir chez Actes Sud. Le romancier du Massachusetts publierait ensuite Lointain souvenir de la peau (2013), Un membre permanent de la famille (2015) et
Voyager (2017).
Bien que la plupart de vos
livres traitent de divorce, de crise familiale et d’alcoolisme, seriez-vous
d’accord pour dire que leur sujet principal reste l’Histoire ?
C’est assurément le contexte principal. Je suis très
sensible à l’Histoire et à la manière dont les gens tentent de vivre à
l’intérieur d’une Histoire donnée. Même si, la plupart du temps, ils n’ont pas
conscience de lui appartenir.
Même en ce qui concerne la
narratrice d’American Darling ?
D’une certaine façon, oui, elle
est en très consciente, bien plus que n’importe lequel de mes autres
personnages. Quoi que, Owen et John Brown dans Pourfendeurs de nuages le sont aussi... Mais je pensais surtout à des gens
comme Bob Dubois, de Continents à la dérive ou de Wade Winehouse d’Affliction, des gens simples qui ne se rendent pas compte de
toutes les forces historiques qui les traversent, contrôlent, dessinent leur
destinée. Si Hannah Musgrave d’American Darling ou John
Brown sont plus lucides quant à ses forces, c’est parce qu’ils sont plus
intellectuels, plus cultivés et que leur imagination le leur permet. Ce qui ne
les rend pas plus conscients de l’impact psychologique de ces forces et des
éléments subjectifs altérant leur jugement. Je pense que la plupart des gens
sont issus du mélange de plusieurs éléments, historiques, économiques...
sociaux... raciaux... sexuels : tous ces éléments qui contrôlent le
comportement des gens à un degré considérable et dont il est très difficile de
s’affranchir, pour chacun de nous. Il existe enfin des facteurs psychologiques,
comme les dynamiques familiales, l’ordre de naissance dans la famille, la
petite enfance ; tout cela joue aussi. Il n’y a pas d’explication unique pour
justifier ce pourquoi tel personne suit ce chemin, et telle personne un autre.
C’est une interaction de forces.
Un autre thème récurrent dans
vos romans semble être le lieu. Bone cherche sa place dans le monde comme
s’il ne savait pas de quel pays il venait. Même chose pour le professeur du Livre
de la Jamaïque. D’ailleurs, la
plupart de vos romans se situent moitié en Amérique, moitié dans un autre pays,
souvent africain...
Vous avez raison. Cela s’explique
d’abord par mon expérience personnelle. Dans les années 70, j’ai quitté les
États-unis pour vivre plusieurs années en Jamaïque. J’ai ainsi réalisé que je
pouvais voir mon propre pays de loin, que je le voyais plus clairement de
l’extérieur que de l’intérieur. Quand je sors des États-unis, je peux me
retourner, regarder en arrière et le voir plus nettement, et c’est ce qui
modèle mes opinions politiques et ma vision de la réalité sociale américaine,
avec plus de rapidité et d’acuité que si j’étais restais chez moi. J’ai fait
cette expérience et j’ai tenté de la dramatiser, de la rendre romanesque dans Le
Livre de la Jamaïque, que j’ai écrit juste
après mon retour. C’est une expérience similaire que fait Bone dans Sous
le règne de Bone et, à un certain degré, ou
Hannah Musgrave qui peut sortir de son pays et regarder en arrière et se voir
elle-même dans un contexte, avec plus de clarté que quand elle reste aux
Etats-Unis. À la fin du Livre de la Jamaïque, le professeur américain rentre chez lui, défait,
après avoir échoué à pénétrer l’identité jamaïcaine, en homme plus sage mais
aussi plus triste puisque son mariage était détruit... et qu’il est devenu
Capitaine Blood lui-même en se servant de la machette pour couper la main du
Jamaïcain avec une puissance qu’il ne se savait pas posséder ; Bone, lui,
n’y retourne jamais vraiment : on le quitte sur un bateau dans les
Caraïbes.
Entre deux mondes.
C’est un adolescent, Il a toute
sa vie devant lui. Je crois que Sous le règne de Bone a une fin heureuse. Il est plus sage mais il est
toujours jeune, capable de concevoir, de découvrir qui il est. De tous mes
caractères, c’est le seul pour lequel je me demande encore : où il en est,
à présent ? Où est-il ? Que fait-il ? Quel âge a-t-il ? Il
avait 16 ans en 1994... Il aurait 28 ans aujourd’hui et dirigerait probablement
un petit restaurant en Martinique ou ailleurs...
C’est votre personnage
préféré ?
D’une certaine façon, oui, c’est
celui qui reste auprès de moi le plus longtemps. Il était si jeune au moment où
je l’ai abandonné. Il avait quinze ans... Il a eu une vie après la fin de mon
roman. Si je devais écrire une suite à un seul de mes romans, ce serait une
suite à Sous le règne de Bone, pour
savoir ce qui lui arrive.
Une partie de vous ?
Chacun de mes personnages est une
partie de moi, même Hannah Musgrave d’American Darling. Je pense vraiment que c’est parce que je l’ai
quitté avant de savoir quel homme il deviendrait, et j’en éprouve une véritable
curiosité. Il reste un mystère. Un jour, je reviendrais vers lui. Peut-être.
C’est un personnage qui me tient vraiment à cœur. Un jour, un dessinateur m’a
proposé d’utiliser Bone pour en faire un roman graphique : sur Bone, pas
sur Sous le règne de Bone :
il voulait dessiner ce qui arrivait à Bone après la fin du livre. Dans sa tête,
il revenait chez lui, dans l’État de New York, en homme plus sage et plus
vieux. J’ai réfléchi et j’ai dit non, je ne pense pas... Et je ne lui ai pas
donné les droits de l’utiliser. Je me suis dit si quelqu’un doit un jour écrire
une suite à Bone, ce sera moi.
L’errance de Bone, sa quête
d’un autre pays, semble parallèle à sa quête du père, et c’est encore le cas
dans le Livre de la Jamaïque ou
dans Hamilton Stark.
Une quête impossible.
Je ne l’avais pas remarqué. C’est
d’ailleurs aussi le cas d’American Darling.
Il y a un rejet de ce qui est « donné » à chacun des personnages, y
compris John Brown et Bob Dubois de Continents à la dérive, qui rejette le monde qui lui est donné : le
New Hampshire, qu’il quitte pour la Floride et changer de vie. Votre
observation est juste. Il y a une
recherche, disons, d’une patrie qui est différente de celle qui a été donnée au
personnage par la naissance et la famille. Et la plupart du temps, le
personnage échoue à trouver cette patrie. Mais il change. Je crois que c’est le
cas pour chacun de nous. Nous avons besoin de rejeter ce qui nous a été donné
pour trouver ou découvrir de nouveaux critères de vie, une nouvelle patrie.
En Afrique, en Jamaïque ?
En tout cas ils essaient.
Certains de mes romans traitent de la partie rejet comme Affliction...
Je n’avais jamais pensé, avant
que vous ne le mentionniez, que c’était un élément d’Hamilton Stark mais je dois admettre que vous avez raison. Il y a
un processus de rejet et la quête résulte de ce rejet. Dans Pourfendeurs
de nuages, ce rejet revêt une forme
différente, celui des États-Unis comme pays esclavagiste, ou une forme violente
comme chez Owen et John Brown qui conduit systématique au désastre... mais
c’est une intéressante notion qui m’avait échappé...
Question stupide :
avez-vous honte d’être blanc ?
Certains de mes personnages en
conçoivent une certaine culpabilité. Mais je n’ai pas plus à éprouver de la
honte que de la fierté. Je rejette les deux. Mais je pense que beaucoup de
blancs sont fiers de l’être, et qu’ils en conçoivent une certaine supériorité.
Il est intéressant de voir que les blancs qui dominent la société tendent à
penser que le blanc n’est pas une couleur, et que ce sont les autres qui sont
colorés. Alors que nous sommes tous colorés, mais pas de la même façon.
Avez-vous jamais pensé
raconter une histoire à travers la voix d’un homme noir ?
J’y ai effectivement pensé. Je
peux le faire si l’histoire le demande. Je peux raconter l’histoire depuis le
point de vue d’un noir comme depuis celui d’une femme, comme dans De beaux
lendemains ou American Darling. Mais il y aurait alors certaines contraintes :
j’aurais besoin de savoir à qui cet homme parlerait. Je sais ce que disent les
noirs quand ils parlent aux blancs mais je ne sais pas ce qu’ils disent entre
eux parce que je n’ai jamais été là à ce moment-là, tout comme je ne sais pas
ce que les femmes disent quand il n’y a pas d’hommes dans les parages. Je dois
donc trouver à qui il parle comme je le disais hier soir lors de la
lecture ; je savais ce que dirait Hannah Musgrave si elle parlait à un
homme comme moi. Eh bien c’est la même chose. Je saurais ce que dit cet homme
noir s’il parlait à un homme blanc. Je devrais mettre sur pied cette scène pour
le découvrir. Je pourrais le savoir parce que j’ai beaucoup d’amis noirs,
africains ou afro-américains, et je sais qu’il y a certaines choses qu’ils ne
me diraient pas à moi mais diraient à un autre noir.
Par exemple ?
Leur attitude envers les blancs.
C’est la même chose entre les hommes et les femmes. Nous avons tous ce petit
truc plus ou moins conscient de rétention et de régulation de notre parole, sur
ce que nous pourrions révéler de nous-mêmes. La vie est un processus continu
consistant à donner et retenir. Le discours est de ces actes qui révèlent
autant qu’ils fédèrent. Tout narrateur, toute histoire, tout conteur fait la
même chose : il révèle et fédère en même temps.
Pourtant le professeur du Livre
de la Jamaïque comprend qu’il ne
pourra jamais se mettre à la place d’un Jamaïcain, d’un Marron (descendant
d’esclaves africains qui se sont libérés de leurs fers Ndr)...
Il essaie. Comme Bone, qui finit par couper ses dreadlocks
et les abandonner dans les collines... et réalise qu’il ne peut pas
s’identifier avec la victime jamaïcaine, puisqu’il n’a pas été tué parce qu’il
était blanc. Il avait rêvé qu’il était un enfant esclave des plantations mais,
dans la réalité, il ne peut pas se projeter. Johnny fait la même découverte,
peu à peu...
Lequel est, parmi tous vos
livres, celui que vous préférez ?
Vraiment, je n’en ai pas.
Le prochain ?
Oui, c’est cela, celui que je
n’ai pas encore écrit ! Parce que je viens de finir un roman, La
Réserve, et que je suis douloureusement
conscient de ses limites, alors c’est forcément le roman qui n’est pas encore
écrit, celui qui n’a pas encore de limites et qui est donc parfait...
Pensez-vous comme Bone qu’un
bon livre est un livre facile à lire ? Vos premiers livres comme Hamilton
Stark ou Le livre
de la Jamaïque étaient plus
complexes esthétiquement que les derniers...
C’est un préalable formel. Vous
avez différentes conditions d’écriture, qui dépendent du sujet que vous traitez
et de la façon dont vous pouvez l’approcher. Parfois, vous pouvez allez
directement sur le sujet, parfois c’est très difficile et vous devez être plus
indirect, user d’une forme plus élaborée comme dans le cas d’Hamilton Stark, où la quête devenait quasiment métaphysique, ou
dans le Livre de la Jamaïque, qui
impliquait une recherche d’identité plus complexe, en termes raciaux, à
laquelle je ne pouvais accéder qu’indirectement. Celui que je viens de finir,
en fait, est formellement complexe, il y a des flashback et des anticipations,
différents tons. Hier soir j’ai lu deux passages, un très descriptif et très
subjectif, celui où l’homme et la femme sont dans l’avion, qui se déroule le 4
juillet 1936, et l’autre très, très détaché et froid, en Europe, un an plus
tard, où vous ne savez pas qui est la femme et d’où elle vient, ce qui se
passe... La Réserve est beaucoup
plus complexe qu’American Darling,
formellement. Plutôt que simple ou complexe, je préférerais direct et indirect.
Par exemple, j’estime que la narration d’American Darling est très complexe à sa façon, avec trois histoires
qui se développent en même temps : âge de l’enfance, Amérique, Afrique...
le tout du point de vue d’une femme qui possède une ferme dans l’État de New
York et regarde en arrière, depuis son époque post 11-Septembre. Trois
différentes histoires parallèles qui conduisent au même point antérieur, mais
pas ouvertement...
Qu’en est-il de votre
adaptation pour le cinéma de Sur la route de Kerouac ?
Je me le demande ! J’ai
adoré l’écrire pour Coppola mais c’était le quatrième scénario qu’on lui
donnait, et aucun des trois précédents ne lui plaisait ! Il en a même
écrit un lui-même avec son fils Roman, juste avant le mien. Le dernier dont
j’ai entendu parler était de Walter Salles (réalisateur de Central do Brasil Ndr) avec Francis à la production. Francis a également lu
un autre script, mais je ne sais plus lequel... Je ne sais vraiment pas ce qui
va se passer. Coppola devait le faire il y a près de quarante ans. Il avait
acquis les droits en 1969, pas une simple option, mais tous les droits
d’adaptation, ce qui ne devait pas représenter beaucoup d’argent car Kerouac
n’était plus très coté alors, il était devenu presque obscur. Personne ne peut
savoir ce qui adviendra sauf Francis qui lui-même hésite depuis quarante ans,
si bien que, parfois, je me demande si cette adaptation verra jamais le
jour ! Mais pour moi ce fut une grande aventure car j’admire Coppola,
c’est une personnalité, un homme brillant, et j’ai dû me replonger dans Sur
la route et négocier avec les difficultés
qu’il y a à adapter pour l’écran. Quand j’ai écrit le script, je me suis aussi
replongé dans toute les écrivains beat de l’époque, dans la correspondance de Kerouac, lettres d’amour,
journaux intimes, biographies et ainsi de suite... C’était drôle parce que
c’était un peu dans ma propre jeunesse que je me replongeais... Je suis de la
génération qui a suivi celle des Beat.
Ils ont émergé dans les
années 50-60, quand j’étais encore adolescent, et je les ai lus quand ils
venaient juste de publier, plus âgé que moi de 20 ans... Ils étaient comme mon
père et mon oncle... et je les avais pas relus de près depuis. Entre-temps je
n’étais pas revenu à Ginsberg, Burroughs et à tous ces écrivains que j’avais
lus quand j’étais jeune. Je me suis rendu compte que la plupart étaient
vraiment bons et, ce que j’admire plus encore, qu’ils avaient au-delà de la
rébellion que tout le monde voyait, cette sorte de très grande ambition pour la
littérature et même pour l’art. Kerouac voulait devenir le prochain Proust...
Il avait cette ambition démesurée ! Il voulait tout réinventer et il
pensait qu’il le pouvait... Il n’y est pas parvenu, bien sûr, mais j’adore
cette ambition, c’est une bonne chose, trop d’écrivains aujourd’hui n’ont pas
cette ambition, ils veulent juste devenir célèbres ! Ils ne veulent pas
réinventer le monde et c’est précisément ce qu’on devrait vouloir faire quand
on est jeune ! Écrire le grand roman américain ! Le grand poème
épique américain ! Ginsberg avait cette ambition : raconter
l’histoire de l’Américain, toute l’histoire, tout mettre dedans...
Comme William Vollmann (entretien
à suivre Ndr) ?
Je suis content que vous le
citiez. Parmi tous les auteurs de sa génération, il est celui qui nourrit
encore cette ambition ! Mais la plupart de ses collègues ne l’ont pas. En
France non plus d’ailleurs. Comme partout d’ailleurs sauf peut-être aux
États-unis ou en Australie. Les écrivains australiens ont cette immense
ambition car à leurs yeux, leur pays est encore un pays neuf et ils le recréent
encore dans leur art, des gens comme Thomas Keneally (qui a écrit, entre
autres, La Liste de Schindler Ndr) et Peter Carey...
Vous considérez-vous comme un
écrivain américain ou comme un écrivain tout court ?
Je ne me vois pas comme un
écrivain américain. Je l’ai fait quand j’étais jeune, quand j’avais encore un
fort sentiment d’appartenance nationale mais peu à peu, il s’est estompé et
j’en suis heureux ! Il est très important d’abandonner ces idées
d’écrivain national : vous êtes juste un écrivain et vous devez
transcender ces limites que représentent l’identité nationale, raciale,
sexuelle... Si vous voulez devenir un artiste, il faut dépasser tout cela...
J’ai dû passer par plusieurs étapes pour m’échapper de ces conceptions
identitaires étriquées et m’identifier à un écrivain... En tant que citoyen, je
suis Américain, comme je sais que je suis blanc de couleur de peau, ou
sexuellement un homme... Mais comme un écrivain, je n’ai aucune de ces
identités. Je me sens aussi proche d’une écrivaine chinoise ou du nigérian Wole
Soyinka (premier Nobel de littérature noir Ndr) que d’un américain comme John Updike ! Nous sommes
tous les trois écrivains et je suis heureux que ces dernières années, je sois
parvenu à traverser ces barrières, moralement et physiquement, en voyageant et
en m’investissant dans le Parlement international des écrivains et dans des
festivals comme celui-ci (Les Assises internationales du Roman Ndr), où je peux éprouver et exprimer une forme de
solidarité avec mes collègues. C’est comme un rassemblement, une famille, et je
suis très content qu’il existe ce type d’événements. Je m’y rends toujours parce que
ça me permet de réaffirmer ma solidarité envers tous les écrivains du monde
entier.
Retranscription intégrale de propos recueillis et traduits par O.S. pour le quotidien Lyon Plus.
Retranscription intégrale de propos recueillis et traduits par O.S. pour le quotidien Lyon Plus.
vendredi 30 novembre 2018
CHRONIQUE (3)
"L'Arbre monde" de Richard Powers, ou le choix des arbres
L'homme scie la branche sur laquelle il est assis : voilà, brut de décoffrage, le constat de Richard Powers. Incapable de changer sa vision du monde, il est un champignon envahissant et toxique (un clitocybe ?) rongeant le pied de l'arbre millénaire qui lui offre de l'ombre et qui, pour lui donner beaucoup, n'a jamais reçu grand chose de sa part si ce n'est le plaisir d'être taillé à ras et débité en tranches. À la fin, comme chacun sait, l'espèce humaine périclite, mangée par son propre appétit. Tous les activistes de "L'Arbre monde" étaient auparavant des individus - un indien tétraplégique programmeur d'univers virtuels, une chercheuse quasi autiste en sylviculture, une cadre supérieure en quelque chose, un bûcheron, un artiste "primitif", une étudiante un peu nympho très paumée et trop camée, un sociologue cynique - avant de se transformer en rameaux, en cônes et en fruits, et de se confondre avec leur idéal arboricole. Un arbre particulier a, pour chacun, germé dans le champ de l'expérience familiale, intime, puis les branches ont poussé et fini par envahir leur vie. Parmi eux, tous se sont battus pour défendre l'Arbre commun ; certains ont survécu en mourant. D'autres sont spirituellement morts en refaisant leur vie, allés en prison ou ont continué à résister à une société bien déterminée à demeurer aveugle aux bouleversements qui la sapent. Dur de rester de marbre, de voir une hache du même œil après pareille lecture. Tronçonner un séquoia vieux de huit cents ans ne peut pas être un geste anodin. Incendier un entrepôt de machines destructrices de forêts primaires ne devrait pas aboutir à des peines de prison à vie. Un braqueur de banques, même un meurtrier ? La société accepte et châtie en proportion. Mais qu'on se batte pour ce qui possède un âge et aide à respirer, et là, elle a du mal. Il y a le terrorisme qui terrorise les gens, et celui qui terrorise l'État. L'économie a opté pour l'autodestruction et il y a un seul point rassurant à tout cela : elle finira d'elle-même. Et l'homme avec. "We are doomed" ("nous sommes condamnés") est une phrase récurrente dans la bouche du pacifique Richard Powers. Son livre est une huile essentielle à mettre en contact avec les yeux, faite pour pénétrer lentement nos cuirs coriaces. Le style y est parfois aussi sec qu'une vieille souche, solennel comme un chêne, grave comme un chrysanthème. Richard Powers n'est pas un fantaisiste. Il feint d'ignorer les chimères d'immortalité dont se nourrissent les hommes. Il fait certes des concessions à l'amour, au sexe, à l'amitié, mais il s'est placé du côté des arbres, son choix plutôt que les armes. Son propos convainc - en plus d'être un vénérable romancier, c'est un scientifique - et sait faire chanter aux oreilles des incultes les noms savants et les propriétés miraculeuses de chaque essence. Le nombre de mots que nous ignorons, et qui pourtant tandis qu'on cause nous ventilent, est vertigineux. Dans la construction du roman, il y a totuefois quelque chose de versaillais, plutôt qu'anglais. L'organisation est stricte, géométrique - "Racines", "Tronc", "Cimes", "Graines" en sont les parties - et ne restitue pas toujours le chaos impérieux (baroque) de l'inexorable énergie vitale dont témoignent ces géants qui poussent, poussent toujours plus vers le ciel, toujours plus vers le bas. À sa mesure, l'homme ne fait pas autre chose ; jusqu'à ce qu'un beau jour la nature l'émonde à son tour. Philosophiquement, l'auteur a préféré passer sous silence le mancenillier, surnommé "l'arbre de la mort", et aussi le fait que nos cercueils, hommage ou pas, restent en bois ; c'est un choix, mais qu'il le veuille ou non, l'extinction est dans nos gènes. À force, tout au bout des branches, quand il s'agit de réunir ses personnages en un seul tronc, la sève de l'inspiration tarit, c'est normal. L'aberration survit toujours aux discours. À ce propos, un peu de pragmatisme : il y a, dans le roman, monsieur le Cherche-Midi, un peu trop de pages blanches à la fin ; même si c'est recyclé, ça reste du papier. Et comme le dit Richard Powers, de croire que virer les vieilles souches pour en replanter des jeunes qui n'auront pas le temps de pousser est écologique, c'est vraiment très hypocrite. D'un autre côté, rarement arbres auront été aussi bien employés ; c'est de bonne guerre.
O.S.
O.S.
mardi 27 novembre 2018
CHRONIQUE (2)
![]() |
| Lise Leplat Prudhomme est Jeannette, 8 ans. |
"Jeannette" ou le désensablement
Une jeune bergère chante dans les dunes de la Slack au XVe
siècle, parmi les oyats et les moutons, près du village côtier d’Ambleteuse, dans ce qui n’est pas encore le
Pas-de-Calais. La voix fait comme elle peut, le
corps danse comme il peut, l’effort est là, et la confiance aussi, et la grâce
surviendra, comme par coïncidence. Jeannette se prépare à devenir ce qu’elle
est déjà. Dans « Jeannette », le réalisateur Bruno Dumont a accordé à
la foi une ferveur qu’il dénie au cinéma ordinaire - celui des artifices. « Jeannette » est un film musical extraordinaire qu’on a dit
déjanté parce qu’il entraîne dans sa roue folle et voilée des acteurs amateurs
et des chorégraphies déchorégraphiées par Philippe Découflé, le lyrisme de
Charles Péguy et le baroque black métallisé d’Igorrr, alors que, pour la
première fois depuis des lustres, il vient au contraire de recoller
à la jante du réel. Directement en prise avec l’instant, le voilà captant ses blancs et
ses paroxysmes. Et, partout, occupant l’écran, le ciel, vaste et taiseux,
surplombe différents tableaux musicaux.
La caméra ne cherche pas à mentir - la musique a lieu, mais
les bruitages du quotidien continuent cependant ; les chanteurs ne
chantent pas toujours juste mais ils chantent avec émotion, le vent est beau et
les cheveux volent vraiment, Charles Péguy n’est pas « réinterprété » de l’intérieur par un jeu « inspiré » mais quasi récité comme au
catéchisme, quelquefois face caméra, par des êtres faillibles qui ne disputent
pas la toute-puissance au dieu en lequel ils sont censés croire. On ne fait pas
beaucoup semblant, dans « Jeannette ». Il y a du doute, de
l’incomplétude et du ratage qui frôle à plusieurs reprises le ridicule sans y
tomber : il trébuche trop de lui-même pour se laisser surprendre par un
croche patte du bon goût. Mais Jeannette est d’abord une enfant ; ainsi le
cinéaste, à son image, lui qui avait commencé par La Vie de Jésus, comparaît-il modestement, en tout petit, au pied de
son sujet : la valse-hésitation d’une jeune chrétienne en état de
« partance » pour l’Histoire, se consumant dans l’éternel mystère de
l’absence.
À la fin, Jeannette devient Jeanne (mais pas encore d’Arc)
et le film grandit et se coordonne ; ce petit soldat dévoué à son héroïne
a pris les armes et du galon. Le spectacle est sublime et imparfait, grave et
burlesque, tragicomique comme dans P’tit Quinquin, Ma Loute et Coin
Coin et les Z’inhumains. Sauf que cette
fois il n’existait pas de bonne distance pour poser la caméra ; ce n’est
plus une simple fiction. Les corps et les voix luttent pour y croire, comme
leurs spectateurs. De toutes ces gerbes de sable soulevées par les danses
effrénées s’élève peu à peu une énergie fruste et candide, là où le cinéaste
lambda se serait paresseusement contenté de filmer la mer pour faire
croire à dieu, Bruno Dumont a épousé les vaguelettes qu’une future Sainte
arrache à sa région natale. Il a désensablé la foi des polémiques et de la
théâtralisation des reportages. Son souffle gifle et pique les yeux, mais à la
fin nous avons les joues rouges et le regard qui brille.
O.S. le 27.11.2018
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