Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

mercredi 12 septembre 2018

NOUVELLE

Une nouvelle peu opératique !

Cristina Marsillach dans "Opera" (1987) de Dario Argento

"Cosi fan tutti"

Il n’aurait jamais cru qu’elle reviendrait. Pas à l’auditorium. Pas pour Mozart – encore moins trois ans plus tard. Mais les femmes sont ainsi faites. Elles aiment qu’on les aiment. Les hommes aimant aimer, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Il ne l’avait pas rencontrée à l’auditorium, mais à quelques pas, dans l’amphithéâtre annexe qui avait été naguère conçu pour les concerts en plein air ; l’été, depuis, le lieu servait de boutique à sandwichs pour les employés du centre commercial. Quelques pas, mais tout un monde, en effet. C’était la première question qu’il lui avait soumise, aimez-vous Mozart ? La grande musique ? L’Allemagne romantique de Goethe ? Les véristes ? L’Italie des amours impossibles ? Verdi ? Puccini ? Donizetti ? Elle s’était essuyé la bouche, où demeurait encore une larme de mayonnaise, et avait levé les yeux vers lui, la main en visière parce que malgré sa peau brune, il s’aperçut qu’elle avait les yeux clairs, presque jaunes.
Ne vous fiez jamais à la femme solitaire. Elle peut cacher un amour, des amants ou un cœur aussi dur qu’une dalle en béton.
Ce n’était apparemment pas son cas.
« J’aime un peu tout. »
Voici ce qu’avait répliqué la gueuse.
La scélérate.
« Qui aime tout, n’aime rien », avait-il souri, déjà agacé par tant de nonchalance sur un sujet qui lui tenait tant à cœur.
Elle avait souri à son tour. Elle se moquait de lui. Il le voyait bien. Elle s’imaginait : quel est ce fat qui se donne de grands airs ? Est-il Faust ? Est-il Tristan ? Roméo ou Arlequin ?
Contre toute attente, elle avait précisé sa pensée :
« Ok, c’est maladroit. Je voulais dire... j’apprécie certains styles musicaux, sans être spécialiste. »
Il en avait eu le souffle coupé.
Il était fait. Comme un rat.
Aussi il avait dégainé le carton qui patientait dans la poche intérieure de sa veste :
« J’ai une place en trop pour ce soir. Mozart.
- Cosi fan tutte ?
- Comment le savez-vous ? »
Elle lui avait montré du menton le kakemono immense qu’on avait déployé sur le front de l’auditorium, afin de convertir les derniers irréductibles, et il lui avait bien fallu admettre, quand même, qu’il avait été ridicule. Il s’était esclaffé :
« Soit. Je vous l’accorde. L’opéra s’est considérablement démocratisé ! Qui oserait s’en plaindre ! » 
Elle l’avait dévisagé et avait poursuivi ses mastications – bouche close, sinon il aurait pris congés. Quel âge pouvait-elle avoir ? Elle avait dégluti :
« Vous la vendez combien ?
- Le rideau se lève à sept heures mais, comme vous le savez sans doute, il est conseillé d’arriver une demi-heure plus tôt. Surtout si nous prenons une légère collation. La cafeteria est très correcte. Les pâtisseries, notamment, sont excellentes ! »
Elle s’était lentement essuyé les lèvres de sa serviette en papier, puis avait lâché sans relever la tête, tout en glissant le papiers gras dans sa chemise en plastique :
« Je ne vous ai pas dit oui. Je vous l’ai dit ? »
De nouveau, elle se moquait…
« Nous serons bien placés. Vous connaissez le prix de la place n’est-ce pas ? »
Il sut aussitôt qu’il avait commis un impair. Elle avait haussé les épaules. Elle se levait. Elle partait. Elle avait un joli derrière, un peu petit, mais rebondi.
Il l’avait laissé s’éloigner, s’éloigner encore, puis, juste avant qu’elle ne rentrât dans le centre commercial, l’avait rattrapée, et avait feint de lui retenir le bas.
« Venez, je vous en conjure ! Acceptez mon offre, elle est pure ! », s’était-il écrié.
Il avait posé le genoux à terre, la main sur le front.
« Après tout, c’est un opéra bouffe ! » lui avait-il rappelé en se relevant et époussetant ses pantalons.
Elle avait éclaté de rire.
Ce soir-là, elle était arrivée un quart d’heure en avance. Soit avec un quart d’heure en retard. Son bus, depuis la banlieue, suivait à l’en croire des horaires erratiques. Elle s’était pomponnée un peu, point trop. Il devait reconnaître que, pour une fille de sa condition, elle n’était pas sans charme ni prestance. Mieux que tout, mademoiselle portait une jupe. Sobre, efficace. Le noir, c’est un fait, sied aux belles pièces dont on connaît la fin.
D’emblée, la belle eut l’air peinée qu’il n’y eût pas de mise en scène, de costumes, qu’il y eût « juste » l’orchestre et le chant. Elle qui aimait tellement les décors, les pierreries et les tissus chamarrés…
Dans une certaine mesure, il la comprenait. Ce pauvre Cosi fan tutte avait bien piteuse mine dans ce minimalisme snob qui, par excès d’économie, lui donnait des airs de Requiem et de Grande Messe. Mais trop de couleurs lui donnaient la migraine. Et il venait pour la musique.
Pour celle des jupes qu’on rabat et des cuisses qui se croisent, des robes qui se plissent et des décolletés qui bâillent, pour le parfum musqué que dégagent les nuques nues quand les chignons sont suffisamment relevés. Le jeu souple du pied dans l’escarpin trop voûté était son petit Paradis ; la promiscuité avec l’élégance et la sensation de vivre dans un espace immortel qui n’avait pas pâti, du moins en apparence, de l’avanie du siècle… Il entrait ici tel un lion sur la piste – à pattes de velours.
Feutré, toujours.
« Vous êtes abonné ? », avait-elle remarqué déjà, la coquine, devant le guichet.
Bien sûr, qu’il l’était. Pourquoi arborer cette moue déconfite ?
Pour la châtier, il n’avait plus proféré la moindre parole jusqu’à l’ouverture. Il avait bien fait. L’inconfort de se retrouver dans cet endroit chic près d’un étranger mutique l’avait fait se trémousser sans cesse, répandre innocemment ses sucs un peu tout autour de son être. La pauvre était si nerveuse. Son pied battait la chamade. Il s’était penché vers elle et s’était platement excusé au creux de son oreille. Avant de reprendre son air digne, indifférent.
A l’entracte, après le premier acte, elle s’était levée et lui avait fait une vraie scène, à la stupéfaction générale. Elle partait. Il était un goujat (dieu que ce mot sonnait mal dans cette bouche). Comment se permettait-il de la traiter ainsi, comme une moins que rien ? Il ne la connaissait même...
« Le livret l’exige. »
Voilà ce qu’il lui avait répondu.
La dame était restée sans voix. Elle s’était rassise.
Il avait ensuite pris la plus douce qu’il avait pu : ne connaissait-elle pas le livret de Da Ponte ? La constance n’existe pas. Seule la passion et son chaos règnent sur le monde. Or lui ne souhaitait pas la conquérir. Non. Ce n’était pas là le dessein qu’il poursuivait. Il était très désolé si chez lui un geste, un mot, avait entraîné cette méprise. Elle avait sans doute un petit ami qui l’attendait quelque part. Quelqu’un de moins ennuyeux. De plus gai et plus moderne. Tout ce qu’il désirait, c’était de partager avec quelqu’un cette émotion rare qu’il éprouvait… Il le connaissait si bien ! Il l’avait vu quoi treize, quatorze fois cet opera maxima. Ce magnum opus. Il était allé jusqu’à Venise, jusqu’à Florence pour l’applaudir. Ne s’était-elle pas aperçu, de son côté, que rien n’importait davantage dans sa vie que la grande mu… Elle avait plaqué l’index, intriguée, ou lasse, sur ses lèvres.
Elle était restée.
Il avait attendu la fin de l’Acte 2 pour lui faire la cour. Il s’était montré délicieux et l’avait invitée à dîner dans un restaurant charmant qui servait tard. Elle avait raté le bus ? Qu’importe ! Il la reconduirait. Il était garé là-bas. Oui, cette voiture. Un peu voyante, certes. La Wagner des berlines.
Il avait profité des lueurs des chandelles pour lui ouvrir son âme, avouant qu’il n’avait jamais pu s’empêcher de saborder une relation avant même qu’elle naquît. C’était une tare, un vice, il le reconnaissait. D’avoir grandi avec une mère, peut-être. A l’école (malgré quelques conquêtes), on l’avait toujours pris pour un inverti. Aucun enseignant n’avait jamais pris le risque de défendre, par crainte de la rumeur. Si elle le lui permettait, il la reverrait.
Il tenterait, de son côté, d’apaiser ses angoisses, ne se donnerait plus de grands airs, ne revêtirait plus d’armure. Il prendrait le risque. Oui, il le prendrait ! Rien que pour elle !
Car non il ne croyait pas, comme ce jeune idiot d’Alfonso, que « le cœur d’une femme pût changer d’amour mille fois par jour ». Il pensait justement le contraire : que tout amour présentait le risque de durer, fût-ce le plus étrange ; peut-être était-ce justement cette crainte qui le terrorisait. Il se sentait seul.
Elle l’avait dévisagé et, pour la seconde fois de la journée, avait souri.
Il l’avait revue.
Souvent. Puis de façon un peu plus espacée, forcément.
Plusieurs fois à l’opéra, ils l’avaient fait et refait, pour tour à tour infirmer et confirmer les craintes qu’ils éprouvaient de se laisser rattraper par la vie. Soit à l’entracte, soit pendant la représentation, entre deux rideaux à festons, souvent dans les toilettes dames du second balcon que, seules les plus âgées, sourdes ou assourdies, s’abaissaient à réserver ; une nuit, après avoir pris des coupes de Champagne, ils étaient parvenus à s’introduire dans la salle – grâce à la complicité monnayée d’une placeuse de sa connaissance. Ils se dévêtirent et firent l’amour sur la scène, dans un noir pudique et un silence mystique, entourés des craquements des fauteuils invisibles, du faible bourdonnement des sorties de secours luisant devant eux tels des vers à soie géométriques. Il sut se montrer doux, patient, anticiper ses requêtes dans la pénombre. C’était important pour elle, il le sentait, et l’affaire n’en était que plus intéressante – il n’y a parfois qu’un pas du sublime au ridicule. Il fut parfait, elle se pâma au moment de l’orgasme, dans le spasme harmonique d’un Dies irae (un autre soir elle avait joui dès l’introït, coïncidence qu’il avait trouvée piquante).
J’ai l’impression de vivre, Stan, de vivre quelque chose de grand... voilà ce qu’elle lui avait chuchoté ce soir-là après s’être rhabillée, un peu ivre, se tenant piteusement à son coude pour se rechausser. Quelque chose de long, de noble et d’insensé
Il opina du chef. Il voyait très bien : d’hors du commun.
Mais, mon dieu, qu’est-ce qui ne l’était pas, aux yeux d’une pucelle ?

Et, trois ans plus tard, elle était de nouveau là. Cosi fan tutte. Feignant ne pas l’avoir aperçu parmi la foule. Il se tourna rapidement et, d’une brève pression, se rafraîchit l’haleine.
Il l’avait re-contactée une semaine plus tôt, davantage par ennui que par envie, l’avait poliment laissé fixer la date de leurs « retrouvailles » – il ne connaissait que trop son orgueil de plébéienne, ses beaux rêves d’indépendance. Comme prévu, elle avait insisté pour payer sa part, choisir la place (ce qui l’arrangeait). Au téléphone sa voix, jadis mal dégrossie, lui avait paru changée. Moins enjouée, plus terne, presque atone. En retour il lui avait promis qu’il ferait tout pour ne pas connaître le programme, ce soir-là, avant de la revoir, et, bien sûr, il avait menti. Et souri en voyant sur le dépliant qu’ils donnaient Don Giovanni. Il l’avait pris comme un compliment. Pourquoi nier ?
Ce fut d’ailleurs ce qu’elle confirma après qu’il fut allé à sa rencontre : elle ne venait pas en oie blanche. S’était fait une raison. Puisque tous les hommes étaient ainsi. Sans oser la contredire, il l’avait benoîtement suivie jusqu’au dernier rang, au second balcon. Elle n’avait fait aucune remarque en le voyant ranger dans sa veste sa carte d’abonnement.
Elle ne lui en tenait pas rigueur, dit-elle en prenant place au milieu de la rangée vide :
« Tu m’as fait connaître tant de choses ! »
Il y avait alors eu quelque chose dans sa voix… Qui n’était pas de l’admiration, ou de la reconnaissance. Elle était en noir, comme au premier jour de leur rencontre. Toute tragédie, lyrique ou domestique, mérite son tailleur. De location ou non. Autre détail, qui l’avait frappé, outre le parfum et ce rimmel un peu prononcé : ces deux gros bracelets laqués et noirs qu’elle portait et qui, contre toute attente, lui donnaient un air… primitif ? Sauvage ?
En trois ans elle n’avait pas pris de poids, bien au contraire. Sa silhouette s’était même affinée. Son visage était devenu dur, plus osseux. La tragédie dessèche où le drame bourgeois engraisse (et engrosse !) – du moins était-ce son opinion : la maigre glisse lentement vers la mort et la grosse la subit. Nul n’y peut rien ! Notre relation n’aurait pu durer, Aïcha, insista-t-il dans un murmure, en posant sur son genou une paume conciliante. Il avait eu le sentiment, il pouvait le lui avouer désormais, qu’il l’avait « épuisée ». Leur relation. Il était parti au bon moment. Ainsi, rien ne s’était dégradé. Tout, dans leur mémoire, était resté beau, et triste, et inéluctable. Indicible. Il en avait gardé un merveilleux souvenir. Pour cette seule raison, peut-être, il avait voulu la revoir...
Aïcha hocha la tête en signe d’assentiment.
Le spectacle commençait.
Il la regarda. Il la trouva plus belle. Plus affûtée. Quasi pâle. Dès l’introït, il lui glissa, comme en hommage au passé, discrètement la main sous les fesses et à aucun moment elle ne protesta. Elle ramassa bientôt la besace informe qui lui tenait lieu de sac à mains et la posa sur ses cuisses, moins pour faire barrage à ses avances que pour leur offrir un paravent idéal. En dessous il remontait petit à petit sa jupe, centimètre par centimètre, distraitement - un satin bon marché. Au milieu du premier acte, il la lui avait retroussée jusqu’à l’aine tandis que son petit poing à elle palpait la bosse dans son pantalon, accélérant la montée du sang.
Sans savoir pourquoi le bruit entrechoqué de ces deux bracelets, surtout, l’enflammait. À un moment il ne put s’empêcher d’y porter la main, pour les toucher ; ce fut la seule fois où elle le rembarra. Il lui donna alors du Musset dans l’oreille :
« C’est qu’on trompe et qu’on aime / C’est qu’on trompe en riant »
Ah il avait envie de l’embrasser, cette colombe toute encorneillée, cette « Elle », cette étrangère, de lui picorer le bec, de ne lui refuser aucune des faveurs qu’il réservait d’ordinaire à...
Était-ce l’effet de la musique ? Il commençait presque à l’apprécier…
Il s’était agenouillé et lui embrassait la cheville qu’elle avait plongée entre ses cuisses quand retentirent les applaudissements saluant la fin du premier acte. Elle se redressa un peu, tira sur sa jupe. Les yeux fixés sur la scène comme si le spectacle continuait. Il se recoiffa - son peigne en corne de le quittait jamais.
Elle ne prétendit pas quitter son siège et lui demanda d’aller lui chercher un Orangina, sa boisson favorite (Aïcha ne buvait pas d’alcool). Il attendit un peu avant de se lever. Quand il revint, elle reçut la cannette sans lui accorder un regard. Elle ne s’était pas rechaussée, en revanche.
Alors il comprit.
Elle lui jouait sa propre partition.
Soit.
L’acte deux commençait.
Elle se penchait déjà, reprenant son sac sur les cuisses et, sous la lumière rapidement déclinante, il crut distinguer une fine ligne mauve entre les bracelets, courant sur son poignet. Ses mâchoires, encore plus qu’avant l’entracte, lui semblaient crispées. Il dut enfin s’enquérir de ce qui la tourmentait.
« Quand je t’ai rencontré, Stan, je ne savais même pas ce que c’était un opéra, lui dit-elle. Je croyais que la musique qu’on entendait de dehors était enregistrée... »
Puis, dans un murmure de biais :
« Quand tu m’as plantée, je n’ai plus jamais cessé d’en écouter. Jour et nuit. »
Il sourit.
Oui, il en était fier.
Il tâcher de se concentrer un instant sur la tragédie qui se jouait devant lui. Mais au fond de lui, il bouillonnait, se pâmait. Cette femme avait souffert. Cette femme avait appris. Cette femme, à présent, le comprenait. Il avait une amie.
Qui l’observait. Calmement.
Les yeux secs.
Sa camarade de douleurs… Sa mie.
Il lui prit la main, la pressa doucement dans la sienne, et elle la porta sur son sein, qu’elle avait menu. Dessous, un cœur battait à tout rompre. Le bracelet glissa, découvrant une autre strie, plus haute, mais plus pâle, plus renflée.
« Penche-toi ! » lui intima-t-elle d’un chuchotement si ténu qu’on aurait pu croire que cela n’émanait pas de son visage mais de quelque haut parleur.
Elle se laissa légèrement glisser au bord du fauteuil et, selon un rituel qu’ils avaient maintes fois observé par le passé, écarta un peu les genoux, comme à l’orée d’un croisement de cuisses d’entretien professionnel qui se serait interrompu sur sa lancée…
Il était ému.
Cosi fan tutti, marmonna-t-elle.
La scuola degli amenti, ajouta-t-il, tout à son effeuillage.
Sur scène, la statue du Commandeur tendait la main à Don Giovanni, mais, tous deux le savaient, celui-ci la lui refuserait. Don Giovanni ne demandait pas pardon. C’était ainsi. Là résidait la grandeur du livret. La scène, brusquement, lui apparut sous un nouveau jour, dans sa simplicité, dans toute sa folle simplicité : si Don Giovanni s’était repenti, ils ne se seraient jamais rencontrés... Quelque chose en la femme répondait à ce quelque chose qu’il y avait en l’homme. Le comédien semblait excellent. Il voulut regarder encore mais elle appuya sur sa nuque, l’incitant à se pencher plus bas encore. Sous ses collants, l’effrontée ne portait pas de culotte et sa toison formait une large araignée sous la maille. Il rit, d’un gloussement étouffé. Elle s’inclina à son tour, suffisamment pour pouvoir poser ses lèvres sur sa nuque.
« Je t’aime Stanley », dit-elle en lui baisant l’échine.
Quelque chose de lumineux s’échappa de son sac, une chose dure, fine qui s’enfonça dans la gorge de Stan dont la vue se troubla – à aucun moment il n’essaya de se soustraire à la lame, ni de ravaler la salive qui gargouillait au fond de sa gorge.
À peine vit-il cette petite chose chaude et humble couler en abondance, venue de nulle part, et qui se confondait si bien avec le velours du fauteuil. 

Fin

O.S. le 20/07/2011

mardi 11 septembre 2018

DICO

Rions ensemble (2) : une notice initialement prévue pour Le Dictionnaire de la mort (Larousse, coll. In Extenso, 2010)...

Death metal
La naissance de ce sous-genre radical de heavy metal pourrait bien être liée à un… décès. A la fin de l’année 1983, à San Francisco, jadis berceau du Flower power, un adolescent nommé Barry Fisk, 17 ans, chanteur d’un groupe de metal anonyme, se tire une balle dans la bouche par dépit amoureux. Son suicide conduit ses membres à le remplacer par un certain Jeff Becerra, jusque là bassiste. Ce dernier, influencé par la voix rocailleuse d’un autre chanteur bassiste bien plus célèbre, Lemmy Kilmister de Motörhead, ajoutera au tempo rapide et à la dominante sataniste alors en vogue sur la côte ouest un type de chant guttural et caverneux qui en constituera la pierre angulaire. La démo que la formation, entretemps rebaptisée Possessed, sort en 1984, intitulée « Death metal », suit toutefois d’un an celle d’une autre démo, « Dead by metal » du groupe américain Death, originaire d’un autre Etat du soleil, la Floride, et coïncide avec la sortie, en Europe cette fois, d’une compilation de groupes de speed et de thrash metal allemands appelée « Death metal » - qui n’a d’ailleurs de death metal que le nom.
Il faudra attendre 1987 pour voir arriver le premier album d’un genre à part entière, « Scream bloody gore » de Death, avec tout ce qui fait sa singularité : chant guttural (le « growl » ou « Cookie Monster vocal », en référence au doux timbre de voix de la marionnette éponyme de Sesame Street), guitares rythmiques accordées en ré plutôt qu’en mi, double grosse caisse, percussions rapides, chant narratif et descriptif, primauté accordée aux gammes mineures harmoniques plutôt qu’aux mélodiques... Et bien sûr, un seul thème : la mort.
Si la Faucheuse a toujours été un des thèmes favoris des groupes de hard rock (de Black Sabbath à Slayer en passant par Iron Maiden), sa fascination constitue l’unique source d’inspiration des formations de death metal, notamment dans ses manifestations physiologiques, putréfaction, spasmes d’agonie, rigor mortis et autres joyeusetés tournant autour de la charogne, ainsi que l’attestent certains noms de groupes : Carcass, Pestilence, Cannibal Corpse… Là où son faux jumeau, le black metal, plus rapide, d’origine anglaise, souvent sans voix « growlée », et adepte de « corpse painting », préfère se vouer à Satan ou aux mythes païens. Pour cette raison, l’imagerie adoptée par le death metal est plus « gore » (voire article) et cinématographique que métaphysique, notamment à travers sa prédilection pour les tueurs en série, même si certains groupes, à l’image de Death, développeront un embryon de philosophie nihiliste déjà ardemment couvé par le mouvement gothique. Si l’athéisme y est souvent revendiqué (Atheist ou Nihilist sont des piliers du genre), il ne pourra empêcher l’éclosion ultérieure, mais rare, de groupes de death metal chrétiens comme Mortification ou Living Sacrifice.
Cette musique extrême, qui a connu son heure de gloire au début des années 1990 avec son explosion en Suède, perdra le 13 décembre 2001 un de ses géniteurs en la personne de Charles « Chuck » Schuldiner, décédé d’une tumeur au cerveau.
Olivier Saison

samedi 8 septembre 2018

ENQUÊTE

MAUVAIS GOÛT
Couleur caramel, parfum morgue : mais où est donc passé le E150D ?

© Photographie Chris Nielsen/ Flickr

Adieu Trésor goût chocolat noisette et autres jolies cannettes de Coca-Cola. Banni de Californie depuis 2012 après les plaintes d’une association de consommateurs alertant sur son potentiel cancérigène, le colorant caramel E150D disparaît peu à peu des étiquettes des céréales, sodas, sauces soja et autres whisky, cognac et bières ambrées auxquels il donnait sa fameuse, et envoûtante robe brune légèrement dorée.
Même au sein de l’Union européenne, qui fixait un seuil de toxicité bien moins important, et alors que Pepsi renâcle encore, Coca-Cola a peu à peu modifié sa recette, répétant que seuls les E150C (« caramel ammoniacal ») et 150D (« caramel au sulfite d’ammonium ») étaient en cause. Trop sympa. A la décharge de l’UE, celle-ci a quand même pris le soin de l’interdire dans nos cafés.
Ouf.
Sur le site du laboratoire Excell, basé à Mérignac, en Gironde, et chargé par les industriels de l’agro-alimentaire et les coopératives viticoles d’étudier la présence de contaminants, on trouve d’ailleurs ce « Focus » un brin alarmant voué à attirer leur attention : « Les caramels E150 C et D, particulièrement utilisés dans les colas (y compris dans la confiserie aromatisée au cola, type sucette et carambar NDLR) mais également dans de très nombreux produits alimentaires de consommation massive, utilisent des conditions de fabrication susceptibles de conduire à l’apparition de 4-MEI. Des études aux USA ont révélé le pouvoir d’augmenter certains cancers à forte dose chez le rat femelle et chez la souris des deux sexes. » 
Une question de cocktail
Selon un document officiel du Bureau de l'évaluation des dangers pour la santé environnementale de Californie, comité scientifique sis à Sacramento et lui aussi chargé d’évaluer les risques (mais juste pour les consommateurs californiens), ce composé 4-MEI, ou 4-méthylimidazole, se forme effectivement pendant la cuisson ou la torréfaction de ces deux additifs alimentaires, et a engendré, lors d’une exposition au long terme chez la souris et le rat, une augmentation des cas de cancers du... poumon. Ce qui a conduit les autorités à imposer à toute firme en faisant le commerce dans son État un étiquetage annonçant clairement la couleur. On comprend un peu mieux la réaction épidermique de Coca-Cola.
C’est d’ailleurs cette exposition chronique qui, dès 2016, inquiétait notre laboratoire français d’analyses agricoles, lequel poursuivait : « La situation est-elle dramatisée ? Peut-être si on se tient aux querelles d’expert sur le potentiel cancérigène de la 4-MEI au sens strict. Peut-être pas si on s’intéresse un peu plus sérieusement aux effets synergiques des contaminants des Caramels reconnus comme sérieusement ou potentiellement cancérigènes et qui agissent bien évidemment de concert et pas de manière isolée…Il est de nos jours encore incroyable de s’intéresser à l’action d’une molécule prise isolément alors qu’elle se trouve dans un environnement complexe qui augmente souvent considérablement les effets de très faibles quantités jugées isolément inoffensives. »
Contactée en février 2016 à propos de cette dangereuse synergie, un des plus importants fabricants de caramel au monde, la firme Sethness-Roquette, fruit de la fusion (non toxique) d’un géant de l’Iowa et d’une société basée dans le Pas-de-Calais (cocorico), et implantée en Inde, en Chine, aux Etats-Unis et à... Merville (59, Hauts-de-France) nous a gentiment réorientés vers le Syndicat Français des Fabricants de Caramels Colorants (SFFC).
Le SFFC, lui, s’est borné à répondre que « les fabricants de caramels colorants ne peuvent fournir des éléments sur des produits qui ne contiennent pas de caramel colorant… (pain, café…) ». Il ajoute que « l’Agence européenne de sécurité sanitaire des aliments a réaffirmé en mars 2011 que les caramels colorants n’étaient pas cancérigènes ». Étonnant, d’autant qu’à l’en croire, « les teneurs maximales fixées pour le 4-MEI dans les spécifications pour ces deux caramels colorants ont donc été considérées comme suffisamment protectrices » : protectrices de quoi, dans ce cas ?
Le SFFC, toujours rassurant, rappelle qu’il y a « même eu un durcissement de la législation » européenne en ce qui les concerne, et que « les fabricants de caramels colorants respectent parfaitement les limites en 4MEI et se situent très largement en dessous » du seuil autorisé de 200 mg par kg de colorant pour le E150C et 250 mg par kg de colorant pour le E150D, ce qui ne veut rien dire pour le consommateur. 
Querelle de chiffres
Après vérifications, il s’avère qu’en 2011, après avoir de nouveau abaissé cette Dose journalière admissible (DJA) individuelle de E150C à 100 mg/kg (et non à 200), et conclu en 2012 « que les jeunes enfants et les adultes risquaient toujours de dépasser la DJA » de ce « caramel ammoniacal », la Commission européenne, sous le patronage de José Manuel Baroso, a finalement rétropédalé en 2013 en excluant de cette directive les « boissons maltées », cette fois pour tous les colorants caramels.
Au passage, le syndicat des caramélisateurs  nous aura tout de même offert cette petite précision (ou « tuyau ») : « Il nous semble important de préciser que le 4 MEI se forme naturellement au cours du process de fabrication traditionnel du type cuisson, caramélisation, rôtisserie ou grillade et qu’à ce titre certains produits obtenus à partir de ces procédés peuvent contenir des traces de 4-MEI (pain, café, viande grillée …). » Ce qu’il nomme d’ailleurs « réaction de Gaillard ». Ah. Nos craintes concernant un possible effet cocktail étaient fondées, donc...
En revanche, tout en cherchant à savoir d’où vient cette information, le SFFC spécifie que « les fabricants de caramel n’utilisent pas d’éthanol dans la fabrication ». NOOO WAY ! Pour celles et ceux qui adorent les annuaires inversés, la question à mille francs, tournant autour d’un éventuel effet cocktail (sans jeu de mot) dans le fameux whisky-coca, était : « La présence d'éthanol dans certaines boissons peut-elle favoriser, voire accroître la toxicité du contaminant 4-methylimidazole ? » Ces deux molécules se retrouvant alors mélangés non pendant la fabrication, mais bien dans la bouteille, ou la flasque...
Sur ce dernier point, la très sérieuse revue scientifique américaine PLOSone soufflait elle aussi le chaud et le froid. La voici en anglais - à vous de traduire, mais à nous de souligner : «  As shown here, a variety of beverages contain 4-MEI at levels of public health concern and individuals may consume more than one beverage type. Additional exposure pathways may include other beverages like beer and blended whiskey ; foods like baked goods (pâtisseries NDLR), gravies (jus de viande NDLR), and sauces ; and secondhand smoke(tabagisme passif NDLR). Another limitation was the lack of specific intake rates and consumption fractions for malt beverages (boissons maltées NDLR) and iced teas. »
Décidément très volatile, ce 4-MEI.
Revenons, dans la langue de Molière, sur l’excellent site du laboratoire de Mérignac : « Une étude anglaise a montré que tous produits confondus, la consommation journalière moyenne représentait 300 mg/jour/personne et pouvait atteindre 1200 mg/jour/personne selon le régime alimentaire…Les colorants à base de Caramel sont largement employés dans les sodas, la bière, les céréales, les sucreries, les sauces… Les colorants à base de Caramel sont également utilisés pour la coloration des spiritueux (cognac, rhum brandy, whisky…) ou la toxicité de leurs contaminants peut être fortement augmentée par leur teneur élevée en éthanol ; ces produits se retrouvent potentiellement aussi dans les spiritueux non colorés mais vieillis au contact de produits chauffés tel que le bois ou les boisés ! »
Ce qui est quand même beaucoup plus clair.
Et qui, in fine, nous ramène à la question liminaire : mais où est donc passé le E150D ?

PAR O.S. le 5/09/2018.

jeudi 6 septembre 2018

ALPHABET

Dictionnaire imaginaire non linéaire : la lettre F (1)

comme
FEMME : sexe relativement opposé. Contraire prétendu de l'homme, faisant toutefois partie de l'espèce, qu'elle contribue modestement, mais parfois non sans goût, à propager.
Objet de prédilection des romantiques.
Lieu de toutes les licences & autorisation : lieu commun, où s'essuie nombre de refus.
Terre battue et nourricière, idéale pour jouer au tennis.
Proie fatale aux prédateurs, trophée à emporter, être prêtant le flanc aux plates métaphores et aux rêveries tendues des condamnés à mort, accélératrice de particules etc...
Sur le thème du mystère : série de serrures, cul-de-sac à double-fond, escalier à vices, nectar bouchonné.
Sur le thème de l'amour : muse ayant inspiré force bal-musettes et contrepèteries. Instigatrice à son corps défendant de nombreux vers imbitables.
Sur le thème de la filiation : les femmes sont rarement de grands enfants et parviennent très vite à la maturité à laquelle elles aspirent (ou qui les aspire). Elles meurent plus vieilles que l'homme, usées par les généralités.
Souvent mise au pluriel ou sur un piédestal dont elle aimerait bien descendre. Sous les applaudissements nourris d'une foule invisible majoritairement masculine.
S'enterre comme une homme.

FEMME : homonyme. Sexe proche de l'homme. Station balnéaire très fréquentée du fait de sa proximité avec la mer.
S'habite ou se visite.
A besoin du tourisme pour se développer.
Réputée pour ses aurores et honnie dans son crépuscule.
Généralement comparée à un paysage par les poètes et les peintres, rarement par les philosophes et les surréalistes. Épouse aussi les architectes.
N'est pas davantage portée vers les arts que la majorité des hommes.
Aime danser et se travestir, se poser et se projeter vers l'avenir.
Dit préférer l'humour à la dérision.
Être sérieux.
Regarde systématiquement le nombre de bouées en montant à bord d'un bateau.
N'est pas du genre à se jeter à l'eau, malgré une certaine étanchéité.

O.S.

ALPHABET

Dictionnaire imaginaire non linéaire : la lettre B (1)

comme
BADABOUM : le mot où tout bascule.
Régulièrement, nous devrions savoir nous demander "Et chez vous comment ça bascule ?"
De haut en bas. D'avant en arrière. De biais ?
Est-ce qu'au moins ça bascule ?
Pour l'instant rien. Non, je ne vois rien. Je ne sens plus, aussi, peut-être. Mais, lorsque les transitions durent assez longtemps pour atténuer le bouleversement... Il y a toujours la pendule.
Tic tac, tic tic, tac tac. Tic tic tic, tac tac tac - de là que vient l'expression "etc." L'éternelle répétition du pendule !
La diabolique et imparable supercherie du pendule qui fait croire que tout s'enchaîne et se répète et que rien n'avance alors que tout bas-cule, s'oriente et s'entérine. Tout, tout le temps, se décide. En spectateur averti, nous regardons calmement notre vie, nos dégringolades. Nos vies tombent à notre place, ne laissant à notre ignorance que l'écho du

O.S.

ALPHABET

Dictionnaire imaginaire non linéaire : la lettre A (1)

comme
ADOLESCENCE : étourderie transitive. Manège où nous tournons, assourdis, happés par la force centripète. Lieux d'un seul choix : agir, ne pas agir. Attraper cette main, ou la laisser baller. Parfois, une seconde de pudeur oblitère tout un avenir.
Série de défis que nous lancent nos propres futurs. Test grandeur nature. Sur lequel nous nous penchons, peu de temps après, afin de constater, heureux ou terrifiés, s'il a réussi ou échoué.
Mais, sur le moment, instant divin, extra-humain, gloire du Je, oubli du Moi.
Conquête du Toi. Éperdue et lancinante. Merveilleuse et folle. Sables de choix !
Souvent, l'adolescence se remémore et, quand tout est mort, se transforme en poème.

O.S.

mercredi 5 septembre 2018

ENTRETIEN

Richard Powers : "Avant, j'avais plutôt tendance à croire qu'il y avait des secrets enfouis dans mon génome"...

 
© Photographie de Jimmy Kets / The Telegraph
Il est 11 heures à Palo Alto, Californie, quand le romancier Richard Powers reçoit notre coup de téléphone. Professeur invité à l’université de Stanford, l’une des plus prestigieuses des États-Unis, le lauréat 2007 du National Book Award est tranquillement assis dans son bureau, entre deux cours, et semble particulièrement apprécier une météo déjà estivale qui le change du climat « neigeux et venteux » de son Illinois natal. Mais, d’une certaine façon, dans ce berceau de la Silicone Valley qui vit naître Hewlett-Packard, Ethernet et Facebook, cet ex-programmateur informatique est ici chez lui. Quelque part entre science et littérature.

En 2008, la revue américaine GQ vous payait le séquençage total de votre génome. Que cherchiez-vous à découvrir ?
Je suis la neuvième personne au monde à avoir eu mon génome intégralement séquencé. Le magazine qui m’a employé était très intéressé par l’aspect commercial de ce phénomène - des entreprises proposant à des particuliers ce type de service, non pas à des fins médicales, mais seulement informatives. Voilà à quoi je me suis engagé, quel que soit ce qu’allait m’apprendre cette expérience et sans savoir si j’aurais de bonnes ou de mauvaises surprises…
Au final, il s’est avéré que vous possédiez le gène du « chercheur de nouveauté » ! Est-ce cette variation génétique qui a fait de vous l’écrivain que vous êtes ?
L’avoir est en tout cas très pratique pour un romancier ! L’étude a associé cette variation à un tempérament qui aurait besoin d’une grand nombre d’expériences et de stimulations pour se sentir bien… J’ignore quel crédit apporter à tout ceci : je pense qu’au final, toutes ces études génomiques (associant gènes et maladies NDLR) servent juste à montrer à quel point le déploiement de nos gènes est incroyablement complexe. Il y a dix ans, je croyais qu’on allait pouvoir trouver à l’intérieur des gènes de chacun des variations dont on pourrait par la suite déduire un grand nombre de phénotypes (ensemble des caractères observables d’un individu NDLR), mais il s’est avéré que c’était beaucoup plus compliqué que ça, que l’environnement jouait un rôle bien plus grand, tout comme la façon dont nos 25 000 gènes interagissaient. Bref, ce que vous possédez comme variations génétiques particulières est moins important que où, quand, à quelle vitesse et avec quelle fréquence tous ces gènes s’expriment à tour de rôle dans les différentes parties de votre corps, et ça, c’est une question à laquelle il beaucoup plus difficile de répondre !
Connaître votre génome n’a donc pas changé votre vie, ni le regard que vous portiez sur vous-même.
Ça a changé ma façon d’appréhender le déterminisme génétique. Avant mon séquençage, j’avais plutôt tendance à croire qu’il y avait des secrets enfouis à l’intérieur de mon génome et qu’ils pouvaient révéler certaines choses sur moi-même. Mais après, et c’est la leçon que j’en ai tirée, j’ai eu pris davantage conscience de l’importance du développement du vécu, où surviennent des faits plus cruciaux que les seuls gènes qui me constituent… En bref, je suis enclin à accabler moins souvent mon tempérament et le patrimoine génétique dont j’ai hérité !
Peut-on établir un lien entre cette expérience et votre roman Generosity ?
Il y en a un. Car j’ai eu cette expérience alors que j’écrivais Generosity, et le livre lui-même relate la découverte supposée du gène du bonheur. Mon but initial, quand je me suis lancé dans l’écriture de ce roman, était de raconter ce qui pouvait arriver quand une de ces vastes études génomiques disent pouvoir prouver que notre tempérament dépend effectivement de nos combinaisons génétiques. J’avais à l’esprit cette étude de 2003 sur la découvert du gène de la dépression, qui était alors de loin l’enquête à grande échelle la plus excitante jamais publiée : selon elle, des personnes qui possédaient cette variation sur ce gène spécifique présentaient beaucoup plus de risques de souffrir de dépression que des gens qui ne l’avaient pas. C’était en résumé l’inverse du gène du bonheur. Mon séquençage m’a rendu beaucoup plus sceptique quant à la possibilité de déduire de grandes lignes de notre profil sur la seule base d’un petit nombre de variations génétiques. Generosity parle finalement beaucoup plus de la naïveté du public envers le déterminisme génétique, que des possibilités réelles qu’a cette science de prédire à quel point nous pourrions être heureux. Dans cette société hautement capitalisée qui est la nôtre, il est probable que nous ayons à envisager davantage le génome comme une série de produits, de solutions marketings… c’est pourquoi mon roman s’achève en une sorte de satire sur la façon dont la science se vendra, à l’âge génomique. En fait, quand on m’a fait mon séquençage, on m’a dit que j’avais dix-huit des vingt-quatre variants qui déterminent l’obésité…
Je crois pourtant savoir que vous êtes plutôt mince ! 
Oui je suis même tout le contraire d’obèse ! Ça m’a amené à comprendre que ce type d’études allait peut-être vous dire à quel point vous serez obèse, mais jamais à quel point vous serez heureux. Au moment où ce roman - finalement très sceptique - allait être imprimé est paru dans Nature (revue scientifique américaine de référence NDLR), un nouvel article contredisant la viabilité d’anciennes études portant sur ce gène de la dépression. Aujourd’hui, même l’étude la plus célèbre est remise en question. Les gens réalisent que le lien entre cette maladie et cette variation génétique est beaucoup plus compliqué et problématique qu’on nous l’avait annoncé !
La génétique ne serait-elle pas finalement une forme de... fiction ?
Elle l’est ! C’est une fiction qui, en un sens, capitalise sur différentes choses : la première étant cette manie persistante qu’a l’humanité à se croire bénie ou maudite, à croire en la prophétie d’un destin, d’une fatalité qui nous frapperait dès la naissance… Si vous êtes parents et avez plusieurs enfants, il vous apparaît très clairement, et assez tôt, que certains d’entre eux vont être plus heureux que d’autres, et que ça n’a pas grand chose à voir avec des choses que vous auriez faites ou que vous leur auriez dites… Certains enfants sont juste plus heureux que d’autres. Dans un deuxième temps, cette croyance en un destin est trop facilement exploité par la science et par le marché.
Au final, GQ a par conséquent gaspillé de l’argent.
Non, je ne crois pas… Je pense que la revue a été finalement très contente de le dépenser ! L’article que j’ai écrit à la suite de cette expérience les a fortement et durablement apaisés sur un aspect que tout le monde avait à l’esprit, qui concernait la vision qu’un grand nombre de personnes avait du monde que nous sommes en train de créer. Même si cela a peut-être pris un peu à rebrousse-poil le type d’histoires qu’on voulait nous raconter à propos de ce nouveau monde. Mais bien sûr je ne peux pas parler au nom de ce magazine ! Ni dire que cette expérience m’a permis d’obtenir des informations précises…
Au moins pouvez-vous vous féliciter de ne pas avoir dépensé votre argent !
Oui ! Mais bizarrement, je suis plus heureux maintenant que mon génome a été séquencé. Parce que je suis à présent convaincu que ma faculté à jouir de ma nature propre et de mon existence sur Terre n’est pas entièrement édictée par ce qui se trouve à l’intérieur de mes gènes.
C’est un message plutôt optimiste, non ?
En partie alors, car d’un autre côté je ne pense pas que je puisse changer profondément mon aptitude à être enjoué, ou dans de bonnes dispositions… Mais là n’est pas l’important : je ne pense pas que nous voulons être heureux, je pense que nous voulons que notre vie ait un sens. Et ça, ça relève de notre propre volonté. Que nous soyons plus ou moins heureux, tout ce que nous voulons, c’est que notre histoire ait un peu plus de sens qu’elle n’en avait auparavant. Sur ce point, je suppose que vous avez raison. Ma façon de concevoir un échappatoire au déterminisme génétique est optimiste. Nous nous réservons le droit de donner un sens à notre vie.
Dans vos romans, vous semblez obsédé par l’histoire, la technologie et la musique. La technologie est-elle pour vous une façon d’échapper au passé ?
C’est compliqué. Je pense que la technologie traduit la soif qu’ont les hommes de se sentir en sécurité dans le monde. Les choses que nous avons créées sont des protections dressées par nos craintes et nos espoirs. Pour échapper au passé, nous avons construit des machines qui ont amélioré notre capacité à vivre dans le présent. Ce désir d’échapper au passé s’est, je crois, combiné à d’autres désirs : le désir de nous libérer du temps, de rendre nos corps et nos esprits moins vulnérables aux caprices de la nature…
Vous ne séparez pas la technologie de la condition humaine…
Je pense que la technologie que nous avons créée est la projection de ce que nous sommes. Nous avons choisi quelles machines nous sont utiles et souhaitables. J’ai tendance à voir tout ce que nous avons bâti comme autant d’artefacts qui révèlent notre propre psychisme. Pour moi il n’y a pas de séparation profonde entre technologie et humanité. La technologie est comme l’art : c’est la mémoire de ce que nous sommes et tentons de réaliser dans le monde. Les machines ne se sont pas imposées à nous ! Elles nous incorporent, nous prolongent – elles sont nous.
Vous semblez en revanche plus pessimiste sur les leçons que nous pouvons tirer du passé…
Je suis d’accord.  Nous avons toujours utilisé la technologie pour modifier le monde matériel qui nous environne… Nous pouvons ainsi changer jusqu’à un certain point son influence sur notre vie, et vivons maintenant comme des dieux, comparé à ce que les individus pouvaient obtenir du monde il y a un millénaire. Nous avons grandement accru notre capacité à imposer les conditions dans lesquelles nous voulions vivre, mais nous ne sommes pas parvenus à échapper aux horreurs de nos ténèbres intérieures : l’ombre du passé est toujours en nous. Nous avons cet héritage et nous continuons de commettre les erreurs violentes et sanglantes que nous avons toujours commises au cours de notre Histoire. En ce sens, la technologie ne nous a pas affranchis de nos démons.
Un avertissement orne la façade du Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation de Lyon : « Ceux qui oublient le passé sont condamnés à le revivre ». Partagez-vous ce point de vue ?
Oui bien sûr. C’est une formule percutante, qui reflète bien la myopie dont souffrent les humains, leur instinct de la répétition. Quand je suis d’humeur pessimiste, j’irais même plus loin : même ceux qui se rappellent le passé sont condamnés à le revivre. Le passé a déjà rendu compte de nos limites en tant qu’individus et membres d’une même espèce : la vitesse à laquelle nous avons modifié notre manière d’interférer avec le monde ou de contrôler le temps et l’espace… cette vitesse est si supérieure à celle avec laquelle nous mûrissons, socialement et institutionnellement… et la vitesse à laquelle nous évoluons socialement est à son tour si supérieure à celle à laquelle nous évoluons biologiquement : dans les faits, nous avons le même cerveau et le même corps que nos ancêtres qui vivaient il y a des milliers d’années. Nous restons d’une certaine façon piégés par notre héritage biologique, très limités par notre immaturité sociale et institutionnelle, alors que dans un même temps, nous avons développé notre puissance et notre emprise sur le monde physique. L’inscription sur ce musée est donc absolument révélatrice : si nous voulons échapper aux erreurs du passé, nous avons besoin de les étudier très attentivement. Mais quand je regarde la marche du monde, je vois exactement le contraire : je vois un incroyable étourdissement, une capacité toujours plus importante des individus à flatter leurs propres besoins individuels… Alors que nous sommes incapables de dire ce que nous devons faire pour survivre.
Une question plus triviale maintenant : décrivez-moi où vous êtes.
Au moment où je vous parle, je suis assis dans un bureau du bâtiment des professeurs de Stanford. Ce n’est pas ma maison… Nous retournerons chez nous dans quelques jours, mais pour l’instant, c’est juste une belle, radieuse journée typique de Californie du Nord, dans la baie de San Francisco. Mais je suis juste un visiteur…
Ce temps est-il assez beau pour vous faire oublier le passé et le futur ?
Je vois ce que vous voulez dire... Peut-être est-ce une façon légèrement différente de formuler la chose… Aussi longtemps que nous vivrons seulement dans ce présent extrêmement éphémère, nous courrons à notre perte. Nous devrions, je pense, toujours relier ces instants présents à tous ceux dans lesquels ils trouvent leurs origines, et aussi à tous ceux auxquels ils pourraient mener. Et à moins que nous ne connections en permanence ce présent à ce qu’il y avait avant et à ce qu’il y aura après, à l’intérieur de cette toile incroyablement complexe et éternellement renouvelée qu’est le temps, nous sommes, sans nul doute possible, condamnés…
Propos recueillis par O.S. le 16.03.2010 pour Lyon Plus / Le Progrès

mardi 4 septembre 2018

DICO

Rions ensemble (1) : une notice initialement prévue pour Le Dictionnaire de la mort (Larousse, coll. In Extenso, 2010)...

Mallarmé, Stéphane (1842-1898)
Il a perdu sa mère à cinq ans, sa sœur à treize, son fils à trente-sept et, tout au long de son oeuvre, n’a cessé de rendre compte de l’absence. Dans les « Tombeaux » que Stéphane Mallarmé dédiera à Baudelaire, Poe ou Verlaine, la mort n’est qu’un philtre d’or procurant une immortalité méritée à ceux que leurs pairs avaient négligés. C’est un poète qui parle d’autres poètes, et qui se voit en eux, “tel qu’en Lui-même enfin l’éternité le change”. Qui, parce que la mort le comprend forcément, porte tout à la fois à Gautier et à celle-ci un toast funèbre presque vengeur : “Ô de notre bonheur, toi, le fatal emblème !”. Mais dans Pour un tombeau d’Anatole, c’est un père, qui en poète, parle à sa souffrance. Tente de l’amadouer, de la mettre en forme, à distance, pour la transformer en art. Mallarmé vient de perdre le petit “Tole”, huit ans, des complications d’une crise de rhumatismes en péricardite. Cruellement, dans ces notes restées fragmentaires, brisées, le motif de la présence physique a remplacé celui de l’absence... Pour mieux la dire : “Tu peux avec tes petites mains m’entraîner dans ta tombe”... “genoux, enfant / genoux - besoin” ressasse-t-il. Là où la rose “absente de tout bouquet” était volontairement et esthétiquement convoquée, où le “bibelot” était sciemment aboli, c’est un présent définitivement lacunaire qui ne cesse de se rappeler à un père-poète inconsolable, en tout cas incapable d’oublier “ce petit soi d’enfant”. Comme si l’absence, à force d’être invoquée par l’artiste, s’était finalement manifestée à l’homme dans sa forme la plus intense et la plus palpable. Dernier acte : le poète et l’homme étant indissociables, il ne reste plus à Mallarmé qu’à attendre, le “– temps que corps met à s’oblitérer en terre – (se confondre peu à peu avec terre neutre aux vastes horizons), c’est alors qu’il lâche l’esprit pur que / l’on fut”. Pourtant, le costume marin d’Anatole est vide. Jadis idéale, mets recherché, l’essence, cet “esprit pur”, n’est plus qu’un défaut de matière.
O. Saison
Bibl. : Maréchal B., Lecture de Mallarmé, José Corti, 1985 * Davies G., Les Tombeaux de Mallarmé, José Corti, 1950
Voir aussi : Blanchot, Écrire mourir, Langue & langage, Poe, Tombeau littéraire

samedi 1 septembre 2018

NOUVELLE

Attention, se laver les mains après lecture : la nouvelle "Pipi room".


Pipi room

La main sur la rampe, Bernadette se sentit soudain fière d’être, parmi la bonne centaine d’invités, une des seules – sans doute même la seule ! - à savoir qu’il existait ici d’autres toilettes, situées dans la salle de bains du second. Surplombant la longue file d’anonymes qui faisaient le pied de grue devant les W.C. du rez-de-chaussée, elle ressentait la douce exaltation qu’éprouvaient les initiés de la finance en apprenant qu’une valeur refuge du Cac était sur le point de s’effondrer ; encore un monde qui lui était totalement étranger... Ce que Bernadette savait pertinemment, en revanche, c’est qu’Hervé et son épouse Manuela avaient aménagé cette deuxième salle de bains en vue de l’enfant qu’ils n’avaient pas eu et n’auraient manifestement jamais, Hervé étant résolument hostile à l’adoption et trop légaliste pour les ventres de substitution – cela pour dire qu’à 39 ans et quelques miettes, Bernadette avait ses deux enfants, et encore toutes ses dents.
Parvenue, toute essoufflée, au seuil de la chambre d’amis où elle et Jacques avaient couché cinq fois par le passé, elle délaça ses escarpins – le carrelage, en bas, était déjà dans un état ! – et, se gardant bien d’éclairer, traversa sans encombre, aussi sûrement que si c’était la sienne, cette petite pièce encore meublée où elle pouvait presque sentir une odeur de couches neuves, de talc vierge : contre rien au monde elle n’aurait échangé, à cet instant, les points de suture qu’elle sentait encore fourmiller de temps à autre entre ses cuisses dès que sa vessie était pleine, souvenirs cuisants de l’entrée en ce bas monde d’Odile et Gérard. Tandis qu’elle poussait la porte lui parvint la rumeur déformée d’une de ses chansons préférées (elle avait le nom du groupe sur le bout de la langue) dont elle fredonna le refrain en refermant derrière elle – ce qui explique qu’elle n’entendit pas le petit clic qu’émit le pêne en s’engageant dans la gâche. 
La robe de soirée roulée sur les hanches et la culotte gaine sur les chevilles, Bernadette laissait, tel un berger parvenu aux cimes, son esprit critique se promener sur l’épaisse moquette blanc cassé. C’était, avec l’huile d’olive qu’elle mettait partout – le buffet de ce soir en témoignait encore, si besoin était -, un des vices bien connus de Manuela qui, par exemple, n’avait pas hésité à recouvrir de cette même fibre très peu hygiénique le beau parquet en chêne de leur chalet de Chamonix, et tout à coup Bernadette, qui n’avait bu que deux coupes de Champagne, mais remplies à rabord, songea que ce sol ressemblait au produit de la tonte d’une race éteinte de mouton polaire. D’ours laineux préhistorique.
Elle s’essuya rapidement, tira la chasse et, foulant un tapis de bain totalement superflu, s’apprêta à aller faire part de son exaspération (« toutes ces moquettes, c’est d’un dépassé ! »), à Nicole Garcin, une amie commune. Exaspération qui tomba d’un bloc quand elle s’aperçut que la porte restait sourde aux injonctions machinales de la poignée. Elle la malmena encore un instant puis se rendit à l’évidence. Elle – Bernadette Duponchelles, épouse Delanoix - était enfermée.
En bas, on avait monté le volume, elle l’aurait juré. Elle se mit à frapper contre la porte – d’abord avec réserve, en épousant les basses, ensuite, plus finaude, à contretemps, d’un poignet toujours leste et élégant. Quasi amusé. Souriant à l’effet de l’anecdote qu’elle ne manquerait pas de raconter, et également un peu étonnée, pour tout dire, qu’il se trouvât encore ici, dans tout ce cercle lâche mais somme toute restreint qui constituait leur entourage, quelqu’un qui fût susceptible de faire ce genre de plaisanterie. Prenant finalement la mesure de la chose, et soudain vexée par tant d’absurdité, Bernadette tambourina de toutes ses forces en criant les prénoms de son mari (« Jacques ! Jacques !») puis d’Odile et Gérard qui, se souvint-elle, avaient toujours soigneusement évité leurs soirées. Elle s’arrêta, de nouveau hors d’haleine, et colla sans vergogne son oreille au miroir apposé au dos de la porte, se sentant aussitôt rajeunir.
Les Moody Blues. Le nom du groupe qu’elle cherchait.
Dans son esprit plusieurs évidences se faisaient jour, se chassant les unes les autres : ses escarpins, restés près du lit, ne manqueraient pas, n’importe comment, d’attirer l’attention ; les soirées ici finissaient à point d’heure ; elle avait bêtement refermé la porte de la chambre derrière elle ; elle n’avait pas voulu allumer le palier ; Jacques ne songerait jamais à venir jusqu’ici, au cas où il n’était pas déjà en train de roupiller dans un coin, et Evelyne, une des rares personnes à qui elle avait dévoilé l’existence de cette chambre, n’avait, pour une raison qui lui échappait, pas été invitée ; elle avait laissé Jacques assis tel un adolescent attardé sur le dossier du canapé, conversant distraitement avec Hélène qui, depuis son divorce, ne cessait de se rapprocher de tous les mâles un tantinet désœuvrés ; en hôtes modèles, Manuela et Hervé s’affairaient à coup sûr auprès de leurs invités tels des abeilles autour de la ruche ; les toilettes pouvant se fermer de l’intérieur, il y avait forcément, à défaut de loquet, une clé quelque part. Chaque serrure a la sienne.
Elle commença par fouiller l’armoire à pharmacie, découvrant, stupéfaite, deux boîtes de somnifères (homéopathe, Manuela était une contemptrice déclarée de « la dérive médicamenteuse de notre société »), trois flacons de teinture capillaire (Hervé n’avait plus un poil sur le caillou et sa chère et tendre moitié se vantait de ne pas avoir un seul cheveu blanc), des crèmes de soin bon marché et un pot de gel - était-ce de la lanoline - contre les effets desséchants de la ménopause (la même que la sienne). Aucun remède pour la prostate de Hervé et pas la moindre solution pour ses lentilles de contact. Ainsi, son amie n’utilisait pas la même salle de bains que son si « délicieux mari » !
Et n’hésitait pas chaque matin et chaque soir à monter et descendre un étage pour se retrouver seule avec ses onguents, teintures et lubrifiants...
Et malgré tout le plaisir était gâché : parmi cet attirail ne figurait pas la moindre clé. Elle pivota sur elle-même et, le cœur battant un peu plus fort, balaya la petite pièce du regard. Une pièce parfaitement tenue, elle aurait dû le remarquer plus tôt.
Le deuxième et dernier meuble, une commode aux couleurs mal assorties à son goût, ne révéla que son lot prévisible de serviettes, de savons encore enrobés et de gants de toilettes. L’ultime tiroir, Bernadette l’ouvrit d’un coup sec, agenouillée à même le tapis, la robe remontée tout en haut des cuisses.
Sèche-cheveux. Brosses. Rasoirs jetables.
Voyons.
Diverses cires dépilatoires (Manuela avait toujours eu une pilosité marquée, ce que même Jacques avait remarqué lorsque à l’occasion de vacances à Porto-Vecchio, quand celle-ci avait tenu à leur montrer, avec son enthousiasme habituel, son nouveau maillot de bain « couture ») et autres instruments de massage contre la cellulite ainsi que... Le feu lui monta au visage. Bernadette se saisit de l’un d’eux. Le reposa aussi vite, comme brûlée.
Des godemichés.
Deux.
Elle n’en avait encore jamais vu en vrai. Tout juste avait-elle saisi, encore étudiante, une allusion déplacée lors d’un conseil de famille à propos de sa grand tante, veuve étourdie et plutôt vilaine qu’on disait volage.
Du bout des doigts, elle les tourna dans le sens où elle les avait trouvés et referma le tiroir. S’essuya les paumes sur les cuisses.
Troublée, elle jeta un coup d’œil à sa montre – à peine minuit -, et, après avoir asséné à la porte quelques nouveaux coups, repartit s’asseoir sur le seul et unique siège disponible.
Son trône de farce.
Là, elle revit son Jacques en pleine conversation avec Hélène ou Manuela et s’imagina, elle, Bernadette, les leur tendant d’un geste vengeur, au vu et au su de tous. Elle cessa de triturer son bracelet-montre et, dévisageant son reflet sans le voir, se força à penser à autre chose comme, par exemple, à ce jour où son rhumato de toujours, dont elle avait tant vanté les mérites, l’avait traîtreusement oubliée dans la salle d’attente, et où elle n’avait rien osé dire à son retour, de peur que Jacques ne vendît la mèche), cela valait toujours mieux qu’à la minijupe en lainage d’Hélène. Les vouant tous deux aux gémonies, elle retourna à l’armoire à pharmacie.
Elle s’imaginait sans vie, étendue au milieu d’une foule d’inconnus éplorés – le visage de Jacques dévoré par la culpabilité. Puis, sans transition, debout, dans une attitude de défi, les bras croisés haut sur la poitrine, mais le visage rayonnant de mansuétude tandis que la porte s’ouvrait sur des visages rieurs et amicaux.
Elle dévissa en marmonnant le gros pot de crème anticellulite. La texture, en tout cas, n’avait rien à envier aux gammes plus luxueuses. Elle s’en mit un peu sur sa cuisse, le reposa. Insensible à la sempiternelle impression de chaleur. Attrapa la crème exfoliante pour visage, grimaçant en constatant que l’odeur était pire que le concombre – se contentant de humer, cette fois. Lasse, elle referma l’armoire et alla flâner du côté du meuble rose et noir.
Se baissa et ouvrit le tiroir en bâillant.
Ils étaient toujours là. Glorieux. Arrogants.
Plus grotesques, néanmoins, que réellement obscènes. Bien sûr, elle en avait déjà vu : ne serait-ce que dans les catalogues de VPC qu’ils recevaient, dissimulés sous ce joyeux petit terme anglais. N’empêche. La dernière fois qu’elle avait éprouvé un tel émoi, c’était à un concert de Polnareff, quand l’auteur d’Aline avait subitement croisé son regard. Un secret qu’elle avait contre toute attente réussi à garder enfoui dans le coffre à bijoux de sa mémoire.
Elle n’aurait jamais cru que cela pouvait être aussi, comment dire... Encombrant ? Volumineux. A l’instar de ce robot multifonctions que Jacques lui avait offert pour ses 38 ans et qui accaparait tout son plan de travail. Combien de fois, lors de disputes, n’avait-elle pas rêvé de le balancer par la fenêtre, avec toutes ses hélices ?
Elle les toucha, comme pour s’assurer qu’ils n’étaient pas vivants.
Non. Elle sourit de sa propre stupidité. De quoi avait-elle peur ?
Au bout de quelques secondes, les différences lui apparurent. Celui de droite, avec la fausse veine, était plus long mais d’un diamètre... raisonnable ? L’extrémité de l’autre était annelée et, chose aberrante, une sorte d’ergot hideux gros comme son pouce en agrémentait la base. Elle se surprit dans la glace. Avec cet engin entre les mains, elle ressemblait à un cow-boy photographié par un paparazzi à un bal des Débutantes.
Elle renversa son poignet et vit l’heure. Minuit et quart. Une demi-heure qu’elle était coincée ici et personne ne s’était encore enquis de son absence. Et cependant c’était à peine si elle se sentait étonnée. Les fortes personnalités comme la sienne, certes, étaient loin de faire l’unanimité, elle en était consciente... De là à la considérer comme quantité négligeable !
En bas, le rythme avait encore changé.
Il s’était fait plus rapide, plus sourd. Bien trop violent pour ce genre de soirées.
Quelqu’un avait-il fermé une porte supplémentaire ? Combien d’autres la séparaient-elles de la fête du rez-de-chaussée, à présent ?
Soudain elle risqua cette conjecture : elle, Bernadette Duponchelles (épouse Delanoix), avait été téléportée à son insu dans un de ces petits téléfilms minables et prévisibles du dimanche soir devant lesquels, se levant en pleine nuit, elle avait plus d’une fois trouvé Jacques endormi, entouré d’une armada de bouteilles d’eau, en Robinson sur son île... Pauvre Jacques. Voilà qu’il lui faisait peine, à présent ! Il lui manquait presque.
De retour sur son siège, sa marche entravée par ses collants et le derrière toujours à l’air (ne s’était-elle pas rhabillée ?), elle eut l’impression bizarre d’emporter avec elle les derniers vestiges de rationalité.
« Bernadette, marmonna-t-elle. Bernadette. Bernadette, l’alcool n’arrange pas les choses, se dit-elle en s’asseyant de nouveau. C’est une farce d’un goût douteux, un mauvais rêve ! Oui, c’est cela : un très mauvais rêve ! »
L’engin semblait propre. Elle le huma, puis approcha le nez courbe et enflé de la chose de la gâche pour laquelle on l’avait conçu.
Ce on était-il un homme, ou une femme, c’était la question à mille francs.
Bien sûr elle ne comptait pas vraiment... le faire. Elle se provoquait elle-même. Se taquinait. Un fourmillement, pourtant, lui envahit l’abdomen tandis que ce revolver restait pointé à bout portant sur son... Piteusement, elle se dit qu’elle n’aurait peut-être pas besoin d’expédient pour faciliter la chose.
Au début, elle voulut aller trop vite. Puis elle se raisonna. Elle avait le temps. L’éternité, peut-être. Allons... Il fallait agir avec méthode. Après tout, elle n’était pas coutumière de ce genre de procédé. Pas elle, Bernadette. Elle espéra, sans vouloir trop y croire, qu’une main viendrait frapper à la porte, la délivrer du sortilège...
« Tant qu’à faire quelque chose autant le faire correctement » conclut-elle en recommençant, sans hâte, à passer le gland caoutchouteux le long de son sexe. Elle se redressa un peu, se racla la gorge. Allons (car elle se répétait)... Elle était tout à fait consciente de la manière dont cet outil avait occupé ses pensées dès qu’elle l’avait vu. Elle n’avait absolument aucun mal à l’admettre. Et pourtant, c’était un peu comme si elle s’apprêtait à jeter enfin ce robot à travers le carreau. Hop, dans la rue ! Direct ! Pourquoi en faire tout un pataquès !
Le premier contact lui parut un peu fruste, un peu idiot, rappelant vaguement les attouchements maladroits auxquels elle avait bêtement consenti lorsqu’elle était adolescente, dans le garage, avec Luc, son premier chagrin d’amour – ainsi que ce délicieux sentiment, un tantinet pervers, de culpabilité qu’elle avait éprouvé alors en pensant à ses jeunes frères dormant paisiblement juste au dessus de leur tête. Elle se mordit la lèvre. Elle avait sans doute vendu la peau de l’ours avant de... Le faire entrer serait une tout autre paire de manches... A vrai dire, elle avait beau coller le menton pour regarder, elle n’y voyait strictement rien !
Saisissant au vol son image dans la glace, elle se débarrassa rapidement de ses collants, de sa culotte et s’en alla fourrager dans l’armoire à pharmacie. Plus une histoire de confort psychologique qu’autre chose... Comme un, elle cherchait le mot, non pas un ersatz. Un placebo, voilà. Pour une fille de pharmacien, quand même...
Envahie d’une gaieté inopinée, Bernadette revint s’asseoir sur le siège moite et, le menton à nouveau plaqué contre la poitrine, la nuque légèrement douloureuse, ouvrit les cuisses pour se passer un peu de lanoline à l’endroit idoine – qui, loin s’en faut, n’avait jamais été un modèle de lubrification (le monde médical le lui avait assez répété, sans parler de Jacques !). Mais malgré toute l’application qu’elle y employa le truc refusa d’entrer, catégoriquement ! Comme s’il lui refusait ses faveurs ! Piquée au vif, elle se barbouilla tout l’entrejambe d’un produit dont elle avait jusque là (elle pourrait en témoigner) fait un usage parcimonieux. Puis en tartina le gland, qu’elle trouvait de plus en plus réaliste. La longueur.
Jusqu’à la base.
Manuela et Hervé n’étaient pas à un tube près !
Des phrases étranges partaient à l’assaut de son cerveau.
« Voyons où cela nous mène... »
Voilà qu’elle parlait à toute seule !
Lorsque, le moment venu, elle raconterait à Evelyne qu’elle s’était un jour oubliée dans les toilettes d’une amie... Pourquoi aimait-elle tant passer auprès d’elle pour l’effrontée qu’elle n’était pas, elle n’aurait su l’expliquer...
Car à présent, on y était. N’ayons pas peur des mots : elle se MASTURBAIT, Mme Bernadette Duponchelles, épouse Delanoix, allait enfin PRENDRE SON PIED - à se demander comment Manuela faisait, avec toute sa pilosité. Un éclair de lucidité la traversa : Manuela s’épilait la zizounette.
Voilà pourquoi elle venait s’isoler ici, dans cette salle de bains-là. Bernadette ressentit une pointe de compassion à l’image de cette ex-maman : se sentait-elle coupable en traversant la chambre du bébé fantôme ?
Concentrons-nous, Bernadette, concentrons-nous.
Non vraiment...
Elle s’affaira, se mettant à tanguer sur son siège comme une toupie ivre, avec toujours cette crainte de pousser le bouchon un peu trop loin...
Refusant obstinément d’entendre les couinements des charnières qui tenaient en place le frêle abattant sous ses fesses.
Elle se figea. Avait-elle crié ?
Oui. De rage.
Elle sentit les larmes lui monter aux yeux, les mains trop occupées pour les empêcher de rouler sur ses joues, de faire couler son mascara.
Elle n’avait plus de trou.
La fête était gâchée. Sa petite fête à elle.
Une colère dévastatrice montait lentement en elle, précédée d’affreux nuages sulfuriques.
Car qui d’autre pouvait être coupable ?
Qui d’autre pouvait avoir fait d’elle cette coquille desséchée ? Cette horrible vieille poupée ?
Avait-elle jamais refusé ses avances ?
Lui avait-elle, un soir, un matin, à midi, en plein pendant la sieste, jamais interdit l’accès à son intimité ?
Toute son existence vacillait. Comme elle, en vain, un peu plus tôt, dans une quête bien légitime et bien inoffensive d’auto satisfaction. Oh il allait pouvoir se le remballer, son robot multifonctions ! Mieux : il allait pouvoir apprendre à s’en servir !
Remise sur pieds, elle se voyait déjà se rhabiller quand son regard croisa son gros voisin de placard. L’autre. Celui avec l’espèce de nageoire. D’ergot maléfique.
Tout en bas, tel l’écho d’une autre planète, un cri de joie animal se mêla au tempo électronique.
Son pouls, à elle, était redevenu extraordinairement calme. Elle se pencha, ramassa sa culotte gaine, ses collants Dior qu’elle redoutait toujours de filer, les plia convenablement puis les posa près du lavabo, après les avoir défroissés, puis ôta son bracelet montre, déboutonna son chemisier, partit le poser avec le reste, revint retirer son soutien-gorge, y parvenant du premier coup tout en continuant de fixer la femme impassible qui la dévisageait dans la glace de la porte. C’était bien elle. Elle se voyait entièrement nue, pour la première fois depuis longtemps, trop longtemps. Avec son corps de mère de quarante ans, délaissée par son mari, ses enfants, dont elle n’avait que rarement des nouvelles. S’était-elle montrée trop possessive ? Elle, Bernadette, en avait-elle un peu trop fait dans le rôle qui lui avait été dévolu ? Elle se rassura : personne n’avait jamais été dupe. Elle ignorait avoir autant de vergetures. Elle avait carrément oublié ce nombril en forme de bout de queue de cochon.
L’ergot rebondissait sous son pouce, élastique ; vrai chien de caoutchouc. Elle éjecta une larme d’un mouvement d’épaule et se laissa tomber de tout son poids sur son trône.
Épongeant, avant la suite, l’excès de lanoline - de vaseline - qui lui glaçait tout l’entrecuisse, lui rappelant sa première échographie - « Cessez de gigoter, enfin ! » s’était agacé le toubib.
Il ne pouvait pas savoir lui, combien c’était froid. Chatouillant. C’était un type.
D’où lui venait cette incompréhensible sérénité ?
Elle tressaillit à peine quand le petit machin s’enfonça. Se vissa en elle. À la bonne dimension. A l’image du trou de souris qu’était, sans qu’elle s’en rende jamais compte, devenue sa vie. Son « existence ».
C’était cela, racler les fonds de tiroir.
Elle était quasi certaine d’échouer à éprouver autre chose qu’une nouvelle et cuisante défaite. Elle avait abattu toutes ses cartes. Abdiqué toute élégance.
Aussi, quand le plaisir la cueillit, comme on attrape prestement une mûre au milieu des ronces, Bernadette eut à peine le temps d’en profiter. Et cependant, si elle ne pouvait le voir, elle sentait sans tromperie possible les palpitations de ce qu’à 39 ans et des poussières, elle appelait toujours son petit « zigouigoui », comme si elle-même était restée son troisième enfant.
Était-ce d’avoir partagé le même objet, le même artefact, mais Bernadette se sentait maintenant plus proche de Manuela qu’elle n’avait jamais été : et donc elle se redressa, se remit sur son séant, le godemiché reposant mollement sur sa cuisse, à peine chaud, mais mouillé. Oui : mouillé. Couvert d’une gentille rosée.
La musique, en bas, avait cessé. Bientôt quelqu’un viendrait lui ouvrir - sans doute Manuela elle-même - mais elle n’avait pas la force, ni même l’envie, de se rhabiller. Elle était bien là, à profiter de la chaleur qu’elle avait elle-même engendrée, et, comme pour le confirmer, un reste d’urine s’échappa de sa vessie, la soulageant d’un nouveau poids. Même quelques milligrammes, c’était toujours ça de gagné.
Elle ne bougerait pas. Ne se rhabillerait pas. Quiconque ouvrirait la verrait alors avec de nouveaux yeux, un nouveau regard.
Bernadette Duponchelles, épouse Delanoix, coincée dans un pipi room.


 O.S. 1/09/2008