Dans les replis de la chair
Sade n'a jamais décrit aucun con, seul ce qui était autour, ou plutôt en-dessous, l'aimantait. Michel Delon y voit une négation de la fonction maternante, une volonté farouche de réduire ses héroïnes à leur biologie la plus animale, la moins individualisante ; la manifestation d'un cynisme portant à les priver violemment des atours sociaux dont leur hypocrisie présumée se serait parée. Avant lui Roland Barthes avait rappelé la fièvre avec laquelle le marquis s'empressait de le couvrir, ainsi qu'un valet étouffe sous un mouchoir la chandelle encore neuve. Parfois sous la femme sociale gît un enfant trop grand.
L'obsession hétéronormée pour le porte-jarretelles, la jarretière et ce qui semble encadrer la nudité nue, vulgarise la passion que les sensuels des siècles passés vouait à la cheville entrevue, ou au cou de cygne affleurant le col de dentelle ; à cette pauvre chair commune exposée malgré elle aux baisers, aux touchers et aux convoitises. Résurgence inexorable du corps qui, partout, fuit le corset. Artificialisation des sols. Métonymie de rien. Seule Ève, alors, était nue et, partant, hors de portée : immaculée, sauvée des hommes par abstraction. À charge à Adam et ses héritiers de s'interroger, perplexes après l'amour, sur la nature de la pomme.
Le geste pornographique dissocie l'organe de l'être auquel il appartient : la qualité d'un visage, les cicatrices de son histoire, ne sont plus qu'accessoires, paratextes. Subsiste chez certains, beaucoup, cette volonté lâche d'ignorer l'ensemble, de ne pas prendre le tout par peur de ne rien obtenir. Le zoom, le gros plan, demeurent des moyens de ne pas voir - myopie désemparée, qu'on savait vouée à l'échec.
Besoin de l'indirect. Cette pulsion s'obstinant à allonger la focale, d'où viendrait-elle ? L'autre serait chose trop retorse et effrayante pour l'assouvissement du désir, tableau trop complexe qu'il faut recadrer, ce qui suggère au préalable cet impensé : posséder est impossible. S'approprier, c'est découper, désosser. Recracher les arêtes. Le nécrophile n'a que faire du squelette.
La fiction vise-t-elle à sonder la réalité ou à la recouvrir d'un voile qui pourrait donner à l'auteur la sensation de la redécouvrir, de la voir sans ses colifichets, et de la regarder en face ? Fouaille-t-elle ses replis ou l'opacifie-t-elle à l'envi ? Est-elle soie, ou effeuillage intégral ? Fuite en avant, ou exploration coloniale ? Le corps n'a pas d'odeurs, chez Sade. Il est entr'aperçu. La lanière du fouet ne vient marquer que la blancheur de la page. On comprend dès lors que les coups pleuvent, que l'hyperbole s'acharne et ne finisse par prendre que par défaut la couleur excrémentielle de ce qu'elle veut débusquer et arracher à la vie.
Comme lui, il n'est pas impossible que nous pratiquions la cécité volontaire et qu'à chaque coup de stylet, nous nous désespérions de n'atteindre quiconque.
Saint-Lager, le 4.01.2026

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