Cendrillon

Cendrillon
« Fallen princess, CINDER », 2017, © Dina Goldstein. Avec l'aimable autorisation de l'artiste.

jeudi 22 janvier 2026

Un autre rêve familier 

Une ombre rôde. Toujours la même. Pas de visage, juste une odeur. 
Quelque chose debout dans l'angle mort. 
Elle vous connaît et vous la connaissez. 
Discrète, la garce.
Toujours sur la pointe des pieds, pas une harceleuse ! Une amoureuse discrète.
Une comparse lointaine qui vous envoie des baisers à distance, dont la fin de souffle soudain vient vous glacer la joue, justement parce qu'elle ne vous effraie pas assez. 
Quand s'est-elle mise à vous suivre, déjà ? 
Pas de date, et vous ne soufflerez pas de bougie, c'est certain, à l'anniversaire de votre rencontre. Il lui arrive de pointer le bout de son nez lors des moments joyeux, qu'elle sait paralyser juste ce qu'il faut, d'un pâle sourire. Pourtant, elle vous talonne et vous maintient en mouvement à sa manière. Amour non consenti à moitié réciproque. Elle anime le mort en vous, ne cliquète pas quand elle se promène en fredonnant dans les ornières que votre lourde carcasse a tracées dans les sillons trop étroits d'un champ trop grand. Elle vous pousse en avant, et ainsi vous force à jeter un oeil par-dessus votre épaule. Ne m'oublie pas, mon ami.
Elle vous fait courir et vous ralentit... Vous pousse à méditer et vous empêche de réfléchir... 
Elle aime prendre la forme d'une femme alors qu'elle n'a pas de sexe. Elle n'est sans doute qu'une image, un gaz indolore. Une porte qui claque, une fenêtre qui bat au diapason du petit organe idiot enserré dans votre cage thoracique. Elle épouse si bien votre coeur qu'elle le remplace parfois et lui impose son pas. Elle remplace vos yeux et vos pensées, aussi. Elle n'était pas derrière, la farceuse, mais à l'intérieur. C'est son reflet qu'on aperçoit dans ma pupille. Sa nuance de gris. C'est la vie.

Saint-Lager, 22. 01.26 

dimanche 4 janvier 2026

Dans les replis de la chair
     
     Sade n'a jamais décrit aucun con, seul ce qui était autour, ou plutôt en-dessous, l'aimantait. Michel Delon y voit une négation de la fonction maternante, une volonté farouche de réduire ses héroïnes à leur biologie la plus animale, la moins individualisante ; la manifestation d'un cynisme portant à les priver violemment des atours sociaux dont leur hypocrisie présumée se pare. Barthes avait rappelé, avant lui, la hâte avec laquelle le marquis s'empressait de le couvrir, comme on éteint d'un mouchoir la chandelle encore neuve. Parfois sous la femme sociale gît un enfant trop grand.
    L'obsession hétéronormée pour le porte-jarretelles, ce qui encadre la nudité, fait écho à la passion que les sensuels des siècles passés vouait à la cheville entrevue, au cou de cygne affleurant le col de dentelle ; à cette pauvre chaire commune exposée malgré elle aux baisers et aux touchers. Résurgence inexorable du corps qui, partout, fuit le corset. Artificialisation des sols. Métonymie de rien. Seule Ève, alors, était nue et, partant, hors de portée : immaculée, sauvée des hommes par abstraction. À charge à Adam et ses héritiers de s'interroger, perplexes après l'amour, sur la nature de la pomme.
     Le geste pornographique dissocie l'organe de l'être auquel il appartient : la qualité d'un visage, les cicatrices de son histoire, ne sont plus qu'accessoires, paratextes. Subsiste chez certains, beaucoup, cette volonté lâche d'ignorer l'ensemble, de ne pas prendre le tout par peur de ne rien avoir. Le zoom, le gros plan, demeurent des moyens de ne pas voir - myopie désemparée, qu'on savait vouée à l'échec.  
     Besoin de l'indirect. Cette pulsion s'obstinant à allonger la focale, d'où vient-elle ? L'autre serait chose trop retorse et effrayante pour l'assouvissement du désir, tableau trop complexe qu'il faut recadrer, ce qui suggère au préalable cet impensé : la possession est impossible. S'approprier, c'est découper, désosser. Recracher les arêtes. Le nécrophile n'a que faire du squelette. 
       Une fiction vise-t-elle à sonder la réalité ou à la recouvrir d'un voile qui pourrait donner à l'auteur la sensation de la découvrir, de la voir sans ses colifichets, de la regarder en face ? Fouaille-t-elle ses replis ou l'opacifie-t-elle à l'envi ? Est-elle soie, ou effeuillage intégral ? Fuite en avant, ou exploration coloniale ? Le corps n'a pas d'odeurs, chez Sade. Il est entr'aperçu. La lanière du fouet ne vient marquer que la blancheur de la page. On comprend dès lors que les coups pleuvent, que l'hyperbole s'acharne et ne finisse par prendre que par défaut la couleur excrémentielle de ce qu'elle veut débusquer et arracher à la vie. 
      Comme lui, il n'est pas impossible que nous pratiquions la cécité volontaire et qu'à chaque coup de plume, nous nous désespérions de n'atteindre quiconque.  
 
Saint-Lager, le 4.01.2026                             
 
"Femme de condition, fouettée pour avoir craché sur le portrait
de Mr Necker" (Anonyme, Graveur, vers 1789)